22.04.2012
Bonnes lectures
Pour qui ne lit pas très vite et était auparavant pris par une activité astreignante, la retraite dont je dispose maintenant est la période qu permet de lire « assez ». Quelques suggestions.
D’abord, Anne Cunéo, cette auteure - et compatriote - extraordinaire. Il y a des années, j’ai été très touché par « Mortelle maladie » (1969), histoire d’une interruption de grossesse difficilement vécue. Puis j’ai infiniment goûté sa trilogie de la période élisabéthaine : « Le trajet d’une rivière » (1993), histoire de Francis Tregian, gentleman britannique et musicien, dont le catholicisme lui cause de sérieuses vicissitudes en terre anglicane ; le livre se termine, après beaucoup de péripéties, près d’Echallens ! « Objets de splendeur » (1996) autour de la liaison probable de Will Shakespeare et Emilia Bassano ; et « Un monde de mots » (2011) : histoire de John Florio, lexicographe, auteur du premier dictionnaire italo-anglais et traducteur des Essais de Montaigne. Fils d’un prêtre italien qui passe à la Réforme et fuit l’Inquisition, se marie en Angleterre, puis devient pasteur-instituteur à Soglio, dans la partie italophone des Grisons (patrie des Giacometti). D’où John part étudier à Tübingen et Stuttgart, pour ensuite aller à Londres et Oxford, où il enseigne et devient aussi le conseiller de la brillante épouse danoise du roi qui a succédé à Elizabeth Ière. On y voit beaucoup aussi, à nouveau, Shakespeare (et Emilia Bassano).
Ce qui impressionne, en plus de la qualité de l’écriture, c’est l’érudition d’Anne Cunéo qui a passé des mois dans des bibliothèques de Londres et d’ailleurs à fouiller les circonstances de l’époque et la vie des protagonistes. Magnifiques récits, certains personnages sont inventés mais l’essentiel est historiquement basé et apporte une vision colorée et substantielle de l’Europe au sortir de la Renaissance, époque passionnante qui est aussi celle de Henri IV.
Lu la romancière afro-américaine Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, née dans une famille ouvrière du Sud de l’Ohio (premier Etat nordiste que trouvaient les esclaves ou anciens esclaves qui fuyaient le Sud). Elle décrit avec une force, une pénétrance, peu commune la vie des Noirs dans les décennies qui ont suivi l’abolition de l’esclavage et la première partie du 20e siècle. J’ai aimé « Sula » (1973, traduit en français en 1992), puis « Beloved » (1987 - « Bien Aimé » en français, 1989) et ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. C’est Toni Morrison qui a dit de Bill Clinton qu’il était le premier Président noir américain, parce qu’il présente « toutes les caractéristiques du citoyen noir : un foyer monoparental, une origine très modeste, une enfance dans la classe ouvrière, une grande connaissance du saxophone et un amour de la junk food ».
Et puis, tardivement à vrai dire, j’ai voulu connaître un autre géant de la littérature US, Philip Roth, dont le nom est prononcé depuis des années pour le Nobel. Ai acheté dans un aéroport « American Pastoral » (1997, traduit comme « Pastorale américaine » en 1999). Là aussi on est pris par un récit puissant, centré sur une famille juive de Newark (il y en a beaucoup dans le New Jersey) qui fait fortune dans la manufacture de gants. Le héros devient un athlète à grand succès, épouse une Miss New Jersey, success story brisée par la dérive de leur fille qui s’engage dans des groupes militants et mène des actions terroristes au moment de la grande contestation de la guerre du Vietnam. Impressionnante description des grandeurs et des servitudes de l’American Dream au siècle passé.
Hemingway pour finir. Suis tombé sur « A moveable feast » (1964, en français « Paris est une fête », 1973). Je ne savais pas qu’il avait vécu à Paris durant plusieurs années, avec femme et petite fille, après avoir été correspondant durant la Première Guerre, et qu’il avait entre autres profité des Alpes (ski, alpinisme), dans le Vorarlberg et en Suisse, en passant par Lausanne. L’essentiel du livre parle de sa vie précaire dans le Paris des années 1920, rencontrant la foule des « people », français et américains, du monde artistique et culturel, y compris Gertrude Stein et Zelda et Scott Fitzgerald – tout en faisant de la boxe et en allant beaucoup parier aux courses. Très distrayant. L’agrément de la lecture d’Hemingway, on le sait, c’est ses phrases courtes, proches de la vie de tous les jours (Roth lui, en tout cas en anglais et même si ce n’est pas abscons, a parfois de ces phrases de huit ou dix lignes…).
Bon de lire ces écrivains dont le souffle touche, soulève, dont la capacité d’évocation emporte. Comme aussi Marguerite Yourcenar, Kundera ou, rencontrés récemment, les Irlando-Américains Frank McCourt (« Les cendres d’Angela », « C’est comment l’Amérique ? ») et Colum McCann (extraordinaires « Les saisons de la nuit », sur les bas-fonds de New York, et « Zoli », histoire d’une gitane slovaque à l’époque de la Deuxième Guerre).
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30.03.2012
La diversité, valeur suisse
Comme chaque année, le 21 mars dernier était la Journée internationale contre le racisme. Pour la sixième fois, la ville de Lausanne, avec la collaboration du canton et d’une dizaine d’associationset dans un cadre étendu aux cantons latins, mettait sur pied un programme d’animation, placé sous le titre « La diversité, une valeur suisse ». Formule particulièrement pertinente. En effet, la Suisse c’est la diversité, depuis toujours ! Linguistique, religieuse, culturelle, d’habitudes civiques et communautaires, d’environnement physique. Cette diversité s’est accrue depuis un demi-siècle par une immigration importante, qui a rendu de grands services à notre économie et nous a enrichis socialement. La différence, c’est intéressant!
Entre autres choses, les organisateurs offraient des sets de table attrayants sur ce thème, utilisés dans des restaurants ainsi que des cantines scolaires, contribuant à passer le message de la nécessaire compréhension entre tous les résidents de notre pays, quelles que soient leurs origines. En pratique, on peut se féliciter de ce que, le plus souvent, les choses se passent bien, que la bonne entente est à l’ordre du jour. C’est l’occasion de souligner qu'il n’y a pas une seule manière d’être « un bon Suisse », comme certains aimeraient nous le faire croire… mais ces manières sont diverses, comme l’est le pays.
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07.03.2012
Paradoxe des primaires républicaines
Aux Etats-Unis, les primaires républicaines sont marquées par un rôle majeur de questions qui n’ont rien à voir, ou bien peu, avec les qualités requises pour conduire le pays. Très au delà du fair play, les candidats mènent des attaques fratricides tout en invoquant leurs convictions religieuses. Newt Gingrich, à son troisième mariage et après une « carrière » assez libre dans ce domaine, se fait chantre des valeurs chrétiennes et familiales. Rick Santorum, catholique fervent qui a fragilisé ces dernières semaines la probable désignation de Mitt Romney, proclame des principes rigides, « hors-sol » pourrait-on dire, et refuse absolument l’interruption de grossesse, y compris après un viol. Tous s’opposent à la contraception et à l’éducation sexuelle dans les écoles, dont pourtant l’absence ou la faiblesse rendent compte d’un taux élevé de grossesses adolescentes.
L’interruption de grossesse est un exemple frappant d’intrusion inappropriée dans le processus politique. Depuis un arrêt de la Cour Suprême de 1973, elle est admise mais la « droite chrétienne » est en croisade permanente contre ce laxisme à son sens homicide. Les candidats républicains se voient contraints de faire preuve de vertu fondamentaliste, laissant entendre qu’ils voudraient voir de tels principes régir la vie publique. Dans le même temps, éclatant paradoxe, tous revendiquent agressivement moins d’Etat, tempêtant contre l’hypertrophie du Gouvernement fédéral et invoquant la liberté sans entraves promise aux pionniers par la Constitution de1787.
Ainsi, des libertariens font de la position sur des questions de conscience personnelle et privée, sans rapport avec les compétences attendues d’un chef d’Etat, un facteur déterminant de leur vote à venir. En réalité, Rick Santorum et d’autres voudraient une société régie sur un mode théocratique alors même qu’ils n’ont pas de mots assez durs pour les islamistes qui dans d’autres pays souhaitent la même chose.
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