10/08/2016

La "Guerre à la drogue" est un funeste échec

 

A propos de : Christian-Nils Robert - Drogues : un échec annoncé - 40 ans de lutte contre l’ineptie de la prohibition. Genève : Georg Editeur, 2016.

Christian-Nils Robert est professeur de droit pénal à l’Université de Genève. Ce livre, qui montre son combat dès les années 1970 contre les ides reçues (pour une bonne part importées dans la foulée de la « Guerre à la drogue » décrétée par Richard Nixon), rappelle de vifs souvenirs à ceux qui ont été impliqués alors dans les questions relatives aux drogues et à la toxicomanie.

Je l’ai été depuis 1976, revenant de l’étranger après avoir pu observer la « scène » des Etats-Unis, avec entre autres la consommation à large échelle de marihuana dans la population jeune. Je n’étais ainsi guère prohibitionniste mais la position affirmée du prof. Robert m’était néanmoins apparue très libérale…  Il avait observé les dégâts qu’occasionnait la prohibition alors qu’il dirigeait le Service genevois de protection de la jeunesse. Et il a alors écrit et dit des choses tout à fait décoiffantes.

A l’époque, je travaillais sous des responsables politiques aux thèses rigoristes voire punitives. Nombreux étaient ceux qui affirmaient vigoureusement que l’abstinence était le seul objectif qui vaut et qui n’aimaient  guère les modalités moins astreignantes de prise en charge. Mettant ainsi de côté les immenses difficultés et la souffrance de celles et ceux qui ne parvenaient pas à « s’en sortir », ou qui pour s’en sortir avaient besoin de temps. Avec l’arrivée en force du VIH/sida à la fin des années  1980, il a fallu beaucoup expliquer, voire aller à la limite de la désobéissance civile, pour faire admettre la vente libre des seringues en pharmacie, puis leur distribution gratuite. Cependant, notamment parce que la démarche avait le soutien d’un psychiatre estimé, le Dr Aldo Calanca, Vaud a mis en place dès 1980 un programme de méthadone - qui s’est élargi avec les années. Et, progressivement, on a pu convaincre qu'il était impératif de mettre à disposition une variété de formes d’accompagnement et de traitement.

Le livre de C.-N. Robert regroupe ses écrits au cours de quatre décennies sur la politique de la drogue. Le moins qu’on puisse dire est que cela « donne à réfléchir » sur la lenteur de l’évolution des attitudes ; une lenteur à voir et admettre la réalité.  Aujourd'hui, heureusement, ceux qui défendent encore une doctrine uniquement prohibitionniste qui échoue depuis un demi-siècle sont devenus plus rares et la Commission fédérale pour les questions liées aux drogues a pris depuis plusieurs années des positions ouvertes et éclairées.

L’ouvrage bénéficie d’une préface de la journaliste Sylvie Arsever, remarquable observatrice des faits liés à la politique de la drogue. Qui dit : « Ces textes documentent non seulement le combat mené par quelques courageux obstinés pour un peu de rationalité dans la gestion du problème, [mais] aussi un implacable engrenage législatif et juridique, dont les conséquences paralysent encore aujourd’hui les intelligences ». Elle évoque, à l’époque, la « montée en puissance d’un droit pénal tentaculaire, érigé en rempart des valeurs sociales et morales - une prolifération tumorale, une inflation punitive ». Fortes paroles. Son espoir est mitigé de voir la raison s’imposer rapidement : « Les effets pervers de la prohibition, dénoncés dans les pages qui suivent, sont si apparents que peu les contestent. [Mais] l’imaginaire mondial, hanté par le martyrologue des tombés au combat contre les mafias et les cartels, continue à lier la drogue et le crime (…) avec  un discours onusien jusqu’ici tétanisé par la prohibition" .

Il faut voir aussi que de puissants « vested interests » ont beaucoup à perdre dans une approche plus raisonnable et moins traumatisante pour les usagers, promouvant la règlementation plutôt que la prohibition et la criminalisation simplistes. Ces intérêts ne sont pas ceux des seuls trafiquants et mafieux, mais bien aussi liés aux énormes administrations chargées de mettre en œuvre la « Guerre  à la drogue », au niveau des Nations-Unies, des gouvernements et de leurs bras armés les services de police – services perturbés d’entendre dire que leur combat  n’était pas un bon combat.

L’actualité demande que soit évoquée la question du cannabis. La santé publique et le bon sens  demandent que cesse la « chasse aux fumeurs de joints » (Ruth Dreifuss poursuit sa très estimable lutte pour que prévale la raison et trouve « incompréhensible que le cannabis soit toujours interdit » - elle est rejointe par le policier et criminologue Olivier Guéniat). Plusieurs pays tolèrent ou ont légalisé sa consommation (Portugal, Espagne, Pays-Bas, Uruguay – bientôt Canada ?). Quatre Etats des USA en ont légalisé le commerce et l’usage récréatifs. En Suisse, dans les villes de Bâle, Berne, Genève et Zurich, des projets-pilotes sont envisagés, selon des modalités diverses. On veut croire que, progressivement, la raison prévaudra. Ne pas persévérer dans les impasses, oser mettre au panier les idées reçues et les tabous.

 

 

 

 

 

25/07/2016

Interruption de grossesse: La Suisse fait très bien, a un taux très bas

 

Les médias se préoccupent régulièrement de la situation de l’interruption de grossesse - récemment à nouveau. On observe des différences d’importance entre cantons mais il faut souligner que la situation est nettement moins hétérogène qu’auparavant. Une source que je juge fiable disait que, dans les années 1970-1980 et dans un canton catholique proche du mien, le Conseil d’Etat était tenu informé des interruptions admises dans le canton (quelques-unes par an)… Et nous connaissions une assez importante migration, de Suissesses voisines et de Françaises venant chercher une IG sur Vaud. Même après le changement légal de 2002, on sait que durant plusieurs années les Haut-Valaisannes ne pouvaient obtenir une IG chez elles. A l’époque aussi, Nidwald a dû licencier le gynécologue de son hôpital cantonal qui refusait de les pratiquer.

Le plus important, vraiment, c’est que depuis plus de vingt ans la Suisse globalement a le taux d’IG le plus bas d’Europe - ou un des plus bas, selon les années. C’est à mettre au crédit du fait que le planning familial est généralement accessible et que des programmes d’éducation sexuelle existent presque partout, après des efforts  pionniers durant des décennies. D’où une diminution des grossesses non désirées et donc de la pression vers l’interruption. En ce qui concerne les taux d'IG plus élevés observés chez les étrangères, le manque d’information et un accès plus difficile au planning sont en cause. Comme médecin cantonal préoccupé de ces questions, il m‘arrivait de parler, à propos de certaines migrantes (parmi lesquelles des Européennes aussi) d’ « analphabétisme en matière sexuelle ».

Une chose encore : les médecins ont le droit  d’invoquer la clause de conscience pour refuser de pratiquer l’IG, mais ils ont alors le devoir déontologique d’orienter la femme vers un confrère susceptible de la réaliser. Refuser de donner une telle information ou user de manœuvres dilatoires est simplement inadmissible  – comme l’est le fait de profiter de la détresse de la femme pour un gain pécuniaires accru (choses que malheureusement on a vues).

 

 

18/07/2016

L'histoire de la chaîne des urgences vaudoise (1950-2015)

A propos de

De l’épopée du brancardage aux soins préhospitaliers (1950-2015)

Georges Vittoz et coll. (dir. publ.)

Lausanne: Fondation Urgences Santé, 2016.

 

Ce livre a d’abord pour moi une résonance personnelle, en présentant l’évolution intervenue dans les secours d’urgence aux malades et blessés (sur les routes, à leur domicile, à leur travail) dans le canton de Vaud au cours des soixante dernières années, sous l’égide du Service de la santé publique, dont j'ai fait partie de 1976 et 2003.

Alors que, trop souvent, on peut regretter que l’histoire de la santé publique ne soit pas adéquatement documentée, un tel ouvrage répond à cette crainte pour ce qui est devenu la chaîne des urgences). Quatre parties : 1) Introduction ; 2) Evolution de 1950 à 1980 ; 3) Une nouvelle ère des urgences préhospitalières, 1981 à 2015; 4) Lorsque la petite histoire rejoint la grande. La troisième partie est la plus importante, retraçant les développements aux plans historique, politique, administratif, technique, de la formation et de la planification. La quatrième consiste en une collection de témoignages-vignettes avec les souvenirs et appréciations d’une vingtaine d’acteurs.

On y trouve de nombreuses illustrations, documents des services publics et d’autres organisations, éléments concernant les formations offertes, grilles d’évaluation des patients, évolution du nombre d’interventions, photos. Dans l’avant-propos du Prof. Vincent Barras : « Le sentiment de l’urgence guide la médecine depuis toujours. La nécessité de venir en  aide, toutes affaires cessantes, à la personne en difficulté vitale s’est doublée de pratiques médico-sanitaires plus ou moins organisées. [Ici comme ailleurs,] mêmes hésitations et résistances, et tout à la fois même enthousiasme de quelques personnalités soucieuses du bien public (…) La mise en place décrite ici répond aussi à une nouveauté, l’émergence d’une société urbanisée, de plus en plus conditionnée par les installations techniques. Du coup, le récit de cette histoire ressemble bien souvent à une épopée. » Entre autres, est décrite l’évolution du rôle de l’Etat qui au cours des décennies élargit et coordonne les initiatives prises au départ par d’autres (garagistes privés, la ville de Lausanne, la Rega pour les hélicoptères par exemple). L’élargissement des compétences des ambulanciers, lié à une formation plus étoffée, instauré parallèlement à la médicalisation des interventions, constitue une évolution marquante.

Selon les auteurs : « Cette rétrospective est destinée à un large public. Elle doit également permettre au acteurs actuels de mieux cerner les raisons des différents choix qui ont été retenus et de mesurer les difficultés rencontrées ». Et dans leur conclusion : Le développement des urgences préhospitalières  a été réalisé par étapes avec un cap : la réalisation de la chaine des urgences. C’est surtout une politique qui a associé étroitement l’Etat et tous ses partenaires. Dans ce système, personne n’a le pouvoir, mais tout le monde tire profit du résultat ». C’est bien là une manière de décrire comment le plus souvent, dans notre pays, évoluent le système de santé et ses diverses composantes.