22/08/2007

Jacques Chessex sur l'état du pays (quarante ans après)

Relu « Portrait de Vaudois », de Jacques Chessex (Editions Bertil Galland, 1969). Dans le dernier chapitre, « Voir sa mort », l’auteur parle, comme il l’a fait souvent depuis, du suicide de son père le 14 avril 1956 (moment dont personnellement je me souviens bien dans la mesure où, deux semaines auparavant, Pierre Chessex me remettait, et à ma volée de collégiens,  le Certificat d’étude secondaires du Collège scientifique cantonal qui nous permettait d’entrer au Gymnase).

 

A la mort du père dont on sait combien elle a marqué (« Cette mort m’a fait ce que je suis »),  il associe une réflexion sur le pays (« Mon père est devenu ce pays ») et a des mots qui ne manquent pas de frapper :

 

« ce pays est menacé de mort ! (…) Mourir ? Pas  tout entier, certes, Pas sa géographie, pas sa place dans le plus grand pays – mais plusieurs aspects décisifs de sa nature agonisent, c’est le mauvais drame qui se joue sous nos yeux et que nous ne voulons pas voir pour éviter de condamner des habitudes de pensée et d’être où nous nous abîmons à notre tour.
 
« Le pays devient un bazar. L’industrie gagne. Un air de mauvaise magie flotte autour de la foire d’empoigne. Nos fermes meurent (…)

 

« Un prophète de la décadence larmoyant sur les ruines des archétypes ? J’assiste à l’étouffement et à la disparition d’un pays pur. Nous n’avons pas été sommés de choisir, c’eût été peut-être plus simple, il aurait fallu  dire oui ou non, accepter ou se couper, mais consciemment. Notre défaite me serre le cœur parce qu’elle a été sournoise, feutrée, parce qu’elle a été une défaite confortable et flatteuse. Caressant les pires instincts ! A l’ancienne terre romane et savoyarde, à l’ancienne terre de Calvin se substituent des mœurs de parvenus, de texans.».

 

Je ne connais pas bien Jacques Chessex et ne suis en rien l’interprète autorisé de sa pensée. Simplement qu’on me permette de relever comment, écrites il y a une quarantaine d’années, ces phrases peuvent avoir une résonance actuelle. Au plan politique notamment, au moment où les préoccupations en rapport avec l’écologie et, en général, l’avenir de la planète sont au centre des préoccupations. Et qu’il y a une urgence majeure à agir.

 

Aussi, pour l’idéaliste d’extrême-centre que je suis (selon l’expression de certains amis) : ne peut-on poser aujourd’hui des questions sur une possible défaite (sournoise, confortable et flatteuse… ?) de ce pays, s’agissant de valeurs fondamentales : du registre du sérieux, de la frugalité, de la solidarité et de l’ouverture aussi. Au moment où fleurissent sur les panneaux d’affichage et dans la presse de nouvelles illustrations du populisme le plus sommaire – c’est peu dire que l’action d’une certaine mouvance politique a des conséquences sournoises et délétères. Par ailleurs, bien sûr, si on constate chez nous des dérives grossièrement consuméristes et de type capitalisme sauvage, c’est que nous vivons dans un monde qui connaît ces évolutions, et que  nous sommes petits. La sempiternelle problématique du « On ne peut pas être sages tout seuls », à laquelle je vois – douloureusement –qu’il n’est pas simple de répondre.

 

Stimulant, dans tous les cas, de relire ces fortes formulations d’un écrivain vigoureux et de réfléchir à leur pertinence aujourd’hui.

 

 

09:27 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

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