26/08/2008

C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau...

 

 

 

J’ai bientôt 68 ans et suis à la retraite depuis cinq ans. Difficile de saisir comme le temps passe. A fin juin dernier, réunion à l’occasion du cinquantenaire de la maturité fédérale de notre classe… nos carrières professionnelles sont terminées, nous avons n’avons plus l’air jeune mais on évoque le Gymnase comme si c’était hier. A ce propos, une réflexion durant une randonnée récente au Queyras, dans les Alpes françaises du Sud. Pendant des années j’ai beaucoup aimé courir ; j’aime encore marcher, avec cependant de vieux genoux qui ont beaucoup couru… arthrosiques. Ce qui fait que, si le cœur est encore bon et si la montée ne me fait pas peur, les longues descentes sont bien désagréables (c’est peu dire). Parcourant de magnifiques champs de fleurs sur des sentiers élevés, je réalisais que, dans pas tellement d’années, pour voir ces endroits, il me faudra emprunter des télécabines. Poids d’une usure physique, le corps est plus raide alors que, me semble-t-il, j’apprécie ces fleurs exactement comme je le faisais il y a trente ou quarante ans - on a les mêmes yeux. Je ne ferai plus beaucoup des treks physiquement  astreignants dont la lecture des catalogues donne envie et me tournerai vers des promenades « de mon âge »… Conscient des chances qui ont été les miennes, j’en prends conscience sans trop de nostalgie.

 

 

Resté actif dans le domaine de l’éthique biomédicale et le milieu associatif (orienté notamment vers les personnes venues d’ailleurs), pendant longtemps j’ai peu réfléchi à une « démobilisation » en rapport avec mon arrivée au troisième âge… Aujourd’hui toutefois, c’est sereinement que je me vois progressivement rentrer dans le rang. Même si l’évolution de notre monde est ébouriffante, très préoccupante à plusieurs égards - il ne faut pas être pessimiste mais il se justifie d’être un optimiste inquiet, disait un collègue médecin cantonal apprécié. Je suis inquiet ; nos enfants auront à prendre la mesure des changements et à faire en sorte de maintenir une société humaine, équitable, fraternelle autant que possible. En fait, je le dis au vu de mes évidentes limites mais avec un peu de mauvaise conscience : il y a trente ans, je ne supportais pas à propos des enjeux du temps – environnement, énergie, (sous-) développement, armement, droits humains - les discours de tel ou tel homme politique selon quoi « si nous faisons des erreurs, nos enfants sauront bien les corriger ». J’y voyais, j’y vois toujours une tragique sous-estimation du caractère irréversible de certaines exploitations : c’est un laxisme éthique et pratique grave que de passer à d’autres (pass the buck, disent les Américains) la responsabilité de remettre en état ce que nous mettons à mal. Par un courrier de lecteur occasionnel, je manifeste encore dans ce sens, me joignant à ceux qui insistent pour que les décideurs publics comme privés cessent de ne voir que des intérêts sectoriels à court terme !

 

 

Tempus fugit. Conversation avec un ami arrivé à la retraite après une carrière d’enseignant durant laquelle il a beaucoup publié. Il continue à travailler mais, me dit-il : « Aujourd’hui, je ne suis plus préoccupé par le ‘A quoi  ça sert ?’ ». J’ai pour ma part été très porté, mû, par le désir d’être utile - à la santé publique, à la collectivité. Oubliant souvent, selon une formule de chez nous, que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. J’ai été insuffisamment attentif à beaucoup de choses dont on peut dire « Elles ne servent à rien… comme Mozart ». Mais, comme Edith Piaf, je ne regrette rien. On ne peut pas tout faire (j’entendais lors d’une réunion médicale il y a quelques mois un professeur dire que la vie est trop courte même pour faire toutes les erreurs !).

 

 

Trois citations en conclusion. Une du XVIIe siècle, de Bossuet : « Le bonheur, cet état qui n’est jamais et qui pourtant, un jour, n’est plus ». A garder à l’esprit ! Profiter de ce qui est heureux en nous et autour de nous, même si bien sûr personne n’est parfait. Et deux du XXe, Chagall d’abord : « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre la colorier d’amour et d’espoir ». Et de Charles-Ferdinand Ramuz, une formule qui correspond précisément aux sentiments qui me font écrire ces lignes : « C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau , c’est à cause que tout doit avoir un fin que tout commence»

 

23/08/2008

: La moralité, exigible des grands commis ?

 

 

Le comportement extraprofessionnel du Chef de notre armée qui, par dépit, a effectué des démarches mesquines, choquantes, de nature à nuire à son ancienne compagne, a suscité moult débats durant l’été. Deux questions ont été légitimement posées. Un officier général qui « perd les nerfs » pour un problème privé aurait-il en cas de guerre le sang-froid nécessaire devant les décisions à prendre ?  Quels effets une telle faiblesse morale peut-elle avoir sur l’estime dont doit bénéficier un chef de la part de ses subordonnés ?

 

 

 On vient aussi d’apprendre la démission du directeur de l’OFAC, condamné pénalement pour des faits survenus avant qu’il intègre l’administration fédérale. Et, il y a deux ans, notre canton était secoué par la découverte des malversations financières d’un professeur du CHUV. Il a été exclu de son poste mais les avis ont été divers quant aux conséquences logiques, sur sa capacité de pratiquer, de fautes d’un médecin sans rapport direct avec son art. J’ai écrit à l’époque : « Attend-on seulement du médecin des compétences techniques, ou un « plus » majeur, humain et éthique, est-il partie intégrante du métier ? ».

 

 

Plus ancien, il y a encore le cas d’un responsable du Service pénitentiaire, qui avait  provoqué un accident en étant alcoolisé et avait dû quitter son poste. Médecin cantonal, je m’étais demandé ce que serait l’effet d’un écart du même type s’il m’arrivait… J’avais conclu que, censé défendre la santé publique, je ne pourrais plus remplir adéquatement ma fonction.

 

 

La question centrale est de savoir si accorder du poids à la dimension morale d’un professionnel – ou d’un politique – de rang élevé est une vieillerie, une scorie d’une doctrine où on attendait aussi d’eux d’être estimables en soi, sinon irréprochables ? Accepte-t-on le régime dont La Fontaine disait « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir » ? 

 

 

Mon impression est-elle fausse que, de plus en plus, la mesure de l’estime dans laquelle on tient les gens est - seulement - proportionnelle à ce qu’ils gagnent, respectivement au pouvoir qu’il exercent, et plus guère au fait qu’on puisse leur faire confiance, qu’ils assument une tenue morale ? Les excès et autres dérives de « gens qui comptent » sont trop aisément tolérées – quand on n’y voit pas un progrès reconnaissant l’imperfection de la nature humaine ! Montée d’un laxisme éthique multiforme et multi-secteurs, « justifié » au nom d’une idéologie libérale dévoyée ?

 

 

 Au risque d’apparaître terriblement ringard, je crois que nous avons tous, qui que nous soyons, un mandat d’exemplarité. Et, bien sûr, ce mandat est d’autant plus impératif qu’on joue un rôle dans et vis-à-vis de la collectivité. S’ils veulent garder une crédibilité, les responsables sont tenus d’être attentifs à toutes situations potentielles de mensonge, de corruption, d’exploitation d’autres personnes – y compris dans leur vie privée.

 

 

Dernière remarque : il paraît clair que des faits démontrant que les gens importants ne sont pas au-dessus des règles de bonne foi, de sérieux dans les engagements et de simple décence ordinaire seront bien accueillis par Monsieur et Madame Tout-le-monde.

 

 

Le comportement extraprofessionnel du Chef de notre armée qui, par dépit, a effectué des démarches mesquines, choquantes, de nature à nuire à son ancienne compagne, a suscité moult débats durant l’été. Deux questions ont été légitimement posées. Un officier général qui « perd les nerfs » pour un problème privé aurait-il en cas de guerre le sang-froid nécessaire devant les décisions à prendre ?  Quels effets une telle faiblesse morale peut-elle avoir sur l’estime dont doit bénéficier un chef de la part de ses subordonnés ?

 

 

 On vient aussi d’apprendre la démission du directeur de l’OFAC, condamné pénalement pour des faits survenus avant qu’il intègre l’administration fédérale. Et, il y a deux ans, notre canton était secoué par la découverte des malversations financières d’un professeur du CHUV. Il a été exclu de son poste mais les avis ont été divers quant aux conséquences logiques, sur sa capacité de pratiquer, de fautes d’un médecin sans rapport direct avec son art. J’ai écrit à l’époque : « Attend-on seulement du médecin des compétences techniques, ou un « plus » majeur, humain et éthique, est-il partie intégrante du métier ? ».

 

 

Plus ancien, il y a encore le cas d’un responsable du Service pénitentiaire, qui avait  provoqué un accident en étant alcoolisé et avait dû quitter son poste. Médecin cantonal, je m’étais demandé ce que serait l’effet d’un écart du même type s’il m’arrivait… J’avais conclu que, censé défendre la santé publique, je ne pourrais plus remplir adéquatement ma fonction.

 

 

La question centrale est de savoir si accorder du poids à la dimension morale d’un professionnel – ou d’un politique – de rang élevé est une vieillerie, une scorie d’une doctrine où on attendait aussi d’eux d’être estimables en soi, sinon irréprochables ? Accepte-t-on le régime dont La Fontaine disait « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous feront blanc ou noir » ? 

 

 

Mon impression est-elle fausse que, de plus en plus, la mesure de l’estime dans laquelle on tient les gens est - seulement - proportionnelle à ce qu’ils gagnent, respectivement au pouvoir qu’il exercent, et plus guère au fait qu’on puisse leur faire confiance, qu’ils assument une tenue morale ? Les excès et autres dérives de « gens qui comptent » sont trop aisément tolérées – quand on n’y voit pas un progrès reconnaissant l’imperfection de la nature humaine ! Montée d’un laxisme éthique multiforme et multi-secteurs, « justifié » au nom d’une idéologie libérale dévoyée ?

 

 

 Au risque d’apparaître terriblement ringard, je crois que nous avons tous, qui que nous soyons, un mandat d’exemplarité. Et, bien sûr, ce mandat est d’autant plus impératif qu’on joue un rôle dans et vis-à-vis de la collectivité. S’ils veulent garder une crédibilité, les responsables sont tenus d’être attentifs à toutes situations potentielles de mensonge, de corruption, d’exploitation d’autres personnes – y compris dans leur vie privée.

 

 

Dernière remarque : il paraît clair que des faits démontrant que les gens importants ne sont pas au-dessus des règles de bonne foi, de sérieux dans les engagements et de simple décence ordinaire seront bien accueillis par Monsieur et Madame Tout-le-monde.

 

09:05 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1)

07/08/2008

Démence, épuisement des proches, euthanasie (II)

 

Dans les situations, lourdes, de personnes en souffrance en fin de vie et qui souhaitent voir leur existence se terminer, l’attitude qu’adoptent responsables et personnel des EMs varie d’un canton à l’autre. Les organisations faîtières genevoise et vaudoise, la FEGEMS et l’AVDEMS, leur demandent d’écouter les demandes qui sont faites, c’est-à-dire de ne pas leur opposer une attitude doctrinale, et considèrent admissibles les interventions d’une association d’assistance au suicide comme Exit. Mais elles estiment que le personnel n’a pas à participer activement à un tel acte. Il peut toutefois y assister et «tenir la main» du patient, s’il le veut bien.

 

La pratique existante est-elle satisfaisante? Pas entièrement. La démence pose problème. Avant d’en être victimes, nous n’avons pas de raisons de vouloir lui échapper par le suicide. Mais une fois atteints, nous ne sommes plus capables de prendre une telle décision avec le discernement indispensable. Ce qui est parfois suggéré, dans la mesure où la démence peut être à l’origine de l’envie de mettre fin à ses jours, est de se suicider avant d’être dément, ce qui est pour le moins indésirable...

 

 

Pour cette raison, je pense que nous n’échapperons pas à un débat sur les «directives anticipées». Tout un chacun peut d’ores et déjà rédiger ce genre de recommandations afin de demander que lui soit épargné tout acharnement thérapeutique. En bref, pour bénéficier le moment venu d’une euthanasie passive. Mais il sera à mon avis de plus en plus question d’utiliser cette possibilité pour demander, à un moment où l’on a encore toute sa tête, d’être conduit vers la mort en cas de démence, de rupture totale de contact avec autrui. Ce qui représenterait cette fois de l’euthanasie active, aujourd’hui pénalement punissable. 

Y a-t-il à ce propos un argument qui peut être considéré comme moral, éthique? On peut le dire, et c’est un argument qui pèse de plus en plus lourd depuis vingt ou trente ans dans les relations soigné-soignant: l’autonomie du patient. La liberté que chacun a de décider des soins qu’il reçoit ou refuse de recevoir, ce qui peut valoir aussi sur la manière dont on entend mourir. Avec de telles directives anticipées, on resterait fidèle au principe selon lequel le patient décide.

 

 

Ce qui exclut évidemment toute forme d’euthanasie active ou d’assistance au suicide qui n’aurait pas reçu l’aval du malade. Et ceci même pour son bien supposé : le principe du «tu ne tueras pas» doit être maintenu fermement. L’euthanasie active sans consentement de la personne concernée constitue, et devrait constituer toujours à l’avenir, un meurtre. Cela dit, tous les meurtres ne sont pas équivalents. Si celui qui le commet se trouve dans un état avancé d’épuisement, s’il est lui-même victime d’une décompensation, s’il agit sur demande de la victime ou avec la certitude, sur des bases crédibles, que cette dernière aurait appelé pareille issue de ses vœux, que c’est là en quelque sorte un dernier « acte d’amour »…, il dispose sans doute de circonstances atténuantes. (fin)

 

 

 

 

09:34 Publié dans Ethique | Lien permanent | Commentaires (1)