26/11/2008

Assistance au suicide et « fatigués de la vie »

 

Une étude récente de l’Institut de médecine légale de Zurich montre que ce ne sont pas seulement des malades en grande souffrance et à peu de temps de leur décès naturel qui font appel aux organisations d’aide au suicide. Il y a aussi, de plus en plus semble-t-il, des personnes présentant des affections dont le pronostic n’est pas funeste à court terme et pas toujours très invalidantes. Cette situation pose à l’évidence question.

 

 

Comme une majorité de nos concitoyens (à en croire plusieurs sondages), je suis attaché à la liberté personnelle de décider de mettre un terme à sa vie, souvent une vie longue, quand celle-ci devient trop lourde à porter à cause d’une santé irréversiblement et gravement altérée. Toutefois, cela ne signifie en aucune manière que ce serait « bien » d’envisager le suicide, que ce serait une option comme les autres. En particulier, même si l’article 115 de notre Code pénal dispose que l’assistance au suicide n’est pas punissable sauf si elle est motivée par des mobiles égoïstes, les pouvoirs publics doivent éviter toute attitude donnant l’impression qu’ils cautionneraient le suicide ; c’est dire qu’ils sont concernés quand l’aide au suicide est offerte à des personnes « simplement » fatiguées de la vie.

 

 

L'autorité publique et la santé publique ont un rôle de prévention du suicide ; ce rôle est spécialement important s’agissant de personnes vulnérables, dépressives, isolées, précarisées, comme le sont souvent les « fatigués de la vie ». Et on ne saurait prendre note sans autre du fait que ces derniers, dont l’existence n’est en soi pas menacée à court terme, font appel à l’assistance au suicide. La Commission nationale d’éthique a jugé qu’il n’y avait pas lieu de condamner (ni moralement ni déontologiquement) les médecins qui acceptent dans ce contexte de prescrire aux patients un produit à dose léthale. Mais la situation paraît  bien différente s’agissant de personnes qui décideraient d’en  finir sur la base d’un mal-être du registre psychologique ou social, hors d’une situation pathologique grave et de souffrance majeure. Ethiquement, humainement et d’un point de vue de sens commun, se pose la question de savoir si on doit admettre que des dispositifs organisés dans ce but offrent à ces personnes de les aider. Sans préjudice au droit strict de chacun d’envisager le suicide, c’est le caractère organisé qui fâche. Ne peut-on craindre une glissade vers « l’usine à mourir » ?

 

 

De l’avis de la CNE (1,2,3), une supervision publique des activités des organisations d’aide au suicide est nécessaire – supervision qui au demeurant n’est guère aisée à définir. Il s’agirait à mon sens, par le canal d’un devoir d’annonce des organisations concernées, de s’assurer qu’elles satisfont à des critères et conditions, et de pouvoir ainsi mieux apprécier leur fonctionnement – y compris en effectuant les contrôles nécessaires. Leur champ d’action devrait être restreint  aux personnes en grave souffrance, médicalement sans espoir. On s’assurera aussi qu’elles n’en font pas une activité lucrative – ce qui vraisemblablement représenterait un mobile égoïste au sens du Code pénal et la rendrait punissable.

 

 

Comme toujours dans les affaires de la société, il y a lieu ici de définir les contours d’une tolérance, d’un juste milieu, tenant compte des libertés fondamentales de l’individu, des tâches que doivent assumer les pouvoirs publics, des valeurs de la communauté et de son intérêt à éviter des dérapages éthiquement et pratiquement problématiques.

 

 

 

Dr Jean Martin, ancien médecin cantonal, membre de la Commission nationale d’éthique

 

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19/11/2008

Merveilleux Gilles

 

Je sors d’une soirée au Sycomore (petit café rattaché à l’Espace culturel des Terreaux, à Lausanne), où un enseignant montreusien, Vincent Favrod, accompagné d’un excellent pianiste, vient de donner une vingtaine de chansons et poèmes de Jean Villard Gilles.

 

 

Merveilleux… ll y a cinquante ans bien sonnés que j’apprécie la manière dont Gilles a chanté le Pays de Vaud et les Vaudois (mais pas seulement eux, aussi la France où il a vécu, l’Auberge de la fille sans cœur, le 14 juillet, et plus loin « Le dieu dollar » et la pampa argentine d’« Exotisme vaudois »). Mais la façon dont je suis remué change : plus je l’ai écouté au cours des décennies et plus je savoure chaque phrase, plus je suis profondément touché, plus les larmes sont proches – souvent présentes.

 

 

Gilles chante un pays que j’ai connu et qui n’existe plus au même degré. Un canton où on bougeait moins, où une bonne partie de la population travaillait la terre, où il y avait un téléphone pour trois ou quatre ménages, où c’était être fort bien parti que d’aller à la primaire-supérieure. Où les respect des autorités, des « Messieurs » (ce n’étaient que des Messieurs parmi les notables) avait un autre poids qu’aujourd’hui. Tout en sachant que le « bon vieux temps » est largement une illusion, dans mon souvenir j’en ai vécu un, que Gilles chante en m’émouvant. En tout cas, ce qu’il décrit est partie intégrante de mon bagage, je pourrais presque dire de ma « religion ». Si j’avais émigré à des milliers de kilomètres d’ici et qu’on me passe un disque de lui, l’effet serait le même que le fait de chanter « Liauba » pour les soldats suisses au service de France : cœur serré et folle envie de désertion pour rentrer à la maison.

 

 

Entendu une chanson que je ne connaissais pas, « L’adieu du soldat », évocation du départ des mobilisés en 1939. Superbe. Ai retenu cette formulation de ce qu’ils perdent en partant (temporairement - contrairement aux soldats des pays voisins dont beaucoup ne sont jamais revenus) : « Ma femme, mon clocher, ma vigne ». Oui, c’est cela…

 

 

J’ai de la tendresse pour ce coin de pays, ses habitants, la manière dont on y « fonctionne », ses qualités et ses petitesses. Cet attachement est pour beaucoup lié à ce que j’ai vécu durant mes vingt premières années, dans les années 1940 et 1950, dans le milieu familial et social - vigneron, dans la région de Morges - qui était le nôtre ; environnement qui, pour une bonne part une fois encore, s’en est allé pour ne plus  revenir. Je comprends bien que mes enfants vibrent aujourd’hui à d’autres choses. Ce qui n’empêche pas de vouloir leur dire combien je vibre à notre Gilles national, en leur recommandant de l’écouter, à l’occasion, s’ils ont une demi-heure (tout en les priant de ne pas me dire si ça ne leur fait rien du tout).

 

 

A mon service funèbre, j’ai dit souhaiter de la musique de J.S. Bach. En fait, j’aurais encore plus de plaisir avec des chansons de Gilles ; il faudra que je réfléchisse auxquelles choisir.

 

 

 

23:32 Publié dans Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)