07/07/2009

Un médecin qui a fait beaucoup de choses (II)

Encore sur le livre de Jean-Christophe Rufin "Un léopard sur le garrot - Chroniques d'un médecin nomade"

Au début des années 1990, il entre au cabinet du ministre de la Défense pour s’occuper d’aspects humanitaires dans le cadre d’opérations de maintien de la paix. Impliqué dans plusieurs missions délicates en ex-Yougoslavie. A propos de la guerre de Bosnie : « Guerre de voisins, guerre entre gens profondément semblables, j’entrais dans le monde abominable et ridicule de cette tragédie balkanique. Elle faisait écho en chacun de nous car elle procédait d’un sentiment que nous avons tous éprouvé un jour ou l’autre : la haine du prochain, forme à peine transposée de la si banale haine de soi ». Il cite cette terrible formule de Marcel Achard : « Ce qu’il y a de bien avec les guerres civiles, c’est qu’on peut rentrer dîner à la maison ».

 

« Quotidiennement, dans l’humanitaire, on constate la difficulté de nommer les situations historiques. Ce qui se déroule devant nous, les convulsions des peuples, ces évènements qui par la suite portent un nom et le conservent dans l’Histoire, se présentent à l’observateur direct sous des formes partielles et déroutantes. Bien après et parce qu’on le lui dira, il comprendra qu’il a vécu une immense bataille, une date majeure ». Paraphrasant Clausewitz, Rufin a cette formule « L’humanitaire est la poursuite de la diplomatie par d’autres moyens que la guerre » (237)  

 

Sur la difficulté à parvenir à ceux qui sont en grandes difficultés : « Partout, les victimes, les laissés-pour-compte, sont cachés, difficiles à atteindre. Partout des forces politiques font écran entre eux et ceux qui viennent leur porter secours (…) Pour arriver jusqu’à ceux qui ont besoin d’aide, il faut d’abord comprendre où ils se trouvent, qui les opprime, qui les représente et pour servir quels intérêts » (198)

 Médecine technique et médecine qui privilégie l’écoute, qui respecte

 Ayant débuté sa  carrière par une formation médico-hospitalière classique, l’auteur est revenu à plusieurs reprises à la clinique. Eclairages : un de mes patrons « avait coutume de dire qu’il est plus nécessaire (et plus difficile) d’intéresser un auditoire à un SDF (sans domicile fixe) entré pour une banale cuite qu’à une forme rare de maladie". Plus loin, il fait référence à la médecine « qui se fait avec les yeux, les mains, les oreilles et beaucoup d’intuition, car les SDF s’expriment peu et mal sur leur corps. La plupart de leurs plaintes ne correspondent à rien de sérieux, tandis que les vraies maladies, celles qui les rongent et les tuent, sont chez eux particulièrement muettes ».

 

Rufin aborde emfin le thème de la mort, que la médecine triomphante du troisième quart du XXe siècle n’admet plus, considère toujours comme une défaite, en se laissant tenter par l’acharnement. Il lui paraît qu’elle n’est plus respectée comme le faisaient la médecine et la société d’avant : « Ce respect de la mort étendait aussi sa protection sur tous ceux qui, par leur grand âge, l’intensité de leur souffrance ou la gravité de leur pathologie, étaient condamnés. La sagesse médicale consistait à savoir jusqu’où il était nécessaire de se battre. Au-delà d’un certain seuil il fallait respecter la paix du patient et le laisser accueillir la mort avec sérénité (…) Malheureusement, nous avons goûté à la toute-puissance ».

 

08:45 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Bonjour M. Martin,

Je découvre votre blog et j'aimerais vous dire combien j'estime la ligne éthique que fut la vôtre, comme médecin cantonal. Depuis 34 ans de pédiatrie, elle a aussi été mienne. Celle, qui m'a toujours guidé : ma conscience. Ce que je ressens être juste et bien, le meilleur possible au sens le plus universel.

Il n'y a pas besoin d'autre règle, en Médecine, car c'est la meilleure. Un être humain ne pourra jamais faire mieux qu'il peut. Un médecin ne pourra jamais faire mieux que le meilleur de ce qu'il ressent être bien pour aider autrui, surtout, s'il lui confie sa vie, sa santé ou celle des siens.

Cette approche avait longtemps été celle de la Justice, aussi, en ce qui concerne la Médecine et c'était bien, ainsi. S'il y avait des médecins indignes, eh bien on les convoquait discrètement pour leur faire comprendre entre quatre yeux qu'il y a des moyens moins sordides de faire du fric que la Médecine !

Je n'avais pas démérité dans ce cadre-là, ni négligé ma formation. J'avais même effectué de très brillantes études de Médecine et accédé à de hautes responsabilités médicales

Néanmoins, je vais arrêter, tout comme j'avais démissionné de ma fonction de chef de service. Car je n'accepte pas que l'on remplace une médecine fondée sur la confiance et la conscience universelle, par un fatras de contraintes législatives toujours plus envahissantes et aliénantes. En Allemagne, selon le bulletin de la FMH de 2005, la fréquence de procès contre des médecins avait augmenté de 625 fois entre 1990 et 2005. L'interview d'un juriste suisse indiquait une évolution similaire en Suisse. L'agressivité médiatique contre le corps médical, en particulier par le puissant lobby des assureurs, de même que la morosité générale liée à cette crise, vont encore dégrader cette situation déjà alarmante.

Le juridisme stupide et borné qui ne connait, ni le mot conscience, ni celui d'humanité, envahit tous nos secteurs d'activité. La principale activité de mon modeste laboratoire est les contrôles de qualités imposés par la loi. Ils sont invariablement bons ou excellents et n'ont pas fait changer d'un iota ma manière de travailler, mais représentent l'essentiel des coûts. Il en va de même, pour la formation continue. Avant toute règle, je me l'étais structurée moi-même sur le modèle qui avait amené le succès de mes études : creuser systématiquement mes points faibles, mes incertitudes. Je m'étais ainsi abonné de ma propre initiative à 17 revues médicales et j'avais investi de ma propre initiative de 5000 à 10000.- par année, uniquement pour maintenir et approfondir mes connaissances. Maintenant, on nous oblige à des quotas d'heures de cours, avec des attestations, comme des écoliers, où parfois, seuls des passages auraient une utilité, sous peine de sanctions (retrait du FMH)

Tout ceci, pour vous dire qu'on est en train de remplacer une des meilleures médecine du monde, par une usine à gaz législative dont l'inconscience n'a d'égale que le niveau de contrainte.

Je refuse de travailler avec un canon sur la tempe et il n'y a plus de dignité à accomplir sous la contrainte, ce que l'on ressentait être juste et bien.

J'avais déjà démissionné de ma fonction de chef de service en 2005, parce que ni la Santé publique, ni le service des routes n'avaient eu la dignité de m'aider à trouver une solution pour que, durant mes très nombreuses gardes de chef de service hospitalier, je puisse y aller au plus vite. Les regroupements hospitaliers ayant eu pour conséquence que nous ne sommes plus basés au même en droit que l'hôpital. J'étais à 10 minutes en y allant au plus vite et à 25 minutes en respectant toutes les limitations. Avec une maternité, un SMUR et des urgences pédiatriques, sans médecin formé en pédiatrie durant la nuit à l'intérieur de l'hôpital, c'était beaucoup trop long. Alors, j'avais démissionné. C'est une incompétence parfaitement inacceptable, tant du département de M. Leuenberger, que de M. Couchepin.

Maintenant, je vais bientôt quitter mon activité ambulatoire, pour ne garder que des fonctions d'enseignement. Je n'ai guère cherché à m'enrichir avec mon activité ambulatoire, mais juste à l'accomplir au mieux. Le taux des charges était de 40% au début des années 80. Il était déjà à 60% en 2008. Travaillant dans une région dépourvue de laboratoire médical, avec une activité composée à 50% d'urgences pédiatriques, j'ai besoin d'un laboratoire d'urgence sur place pour débrouiller les situations les plus difficiles. Mon laboratoire était déjà déficitaire avant les mesures de Couchepin, car je m'étais toujours fait un honneur de faire un minimum d'analyses, ne serait-ce déjà que pour limiter les souffrances à un âge où on est encore très craintif. Une estimation que nous avons faite, si les mesures annoncées (triage téléphonique obligatoire, dégradation du laboratoire,...)nous donne une projection de charges de l'ordre de 70-80 % ...

Ceci, et la crainte engendrée par ce juridisme croissant, m'incitent désormais à regarder vers la sortie.

Il faut être heureux d'avoir contribué à ce qui fut une des meilleures médecine du monde

Bien à vous

Dr R. Spitz
Pédiatre FMH
Ex-responsable pédiatrique de la Maternité de Moudon
Ex-Médecin Chef de service de Pédiatrie, Hôpital Intercantonal de la Broye
Chargé de cours, Faculté de Médecine
Instructeur PALS (Réanimation pédiatrique)

Écrit par : R. Spitz | 07/07/2009

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