10/01/2010

Avez-vous lu le dernier Amin Maalouf ?

 

 

Ecrivain d’origine libanaise vivant en France, Maalouf a écrit des romans passionnants, situés en Méditerranée et au Proche-Orient (Léon l’Africain, Samarcande, Le rocher de Tanios qui a eu le Prix Goncourt, parmi d’autres). Tirant profit de sa double appartenance, il est aussi un observateur incisif de la vie du monde. Un de ses premiers livres est « Les Croisades vues par les Arabes » ; choc pour l’Européen qui se souvient des leçons d’histoire reçues ici. Plus écemment, autre ouvrage fort, Les identités meurtrières, et en 2009 Le dérèglement du monde (Bernard Grasset, 2009).

 

Ses analyses historiques ont beaucoup à voir avec les relations au cours du temps de l’Occident et du monde arabo-musulman, illustrant de manière éclairante les frustrations de part et d’autre. Il décrit la longue myopie des Occidentaux. Puissances coloniales alors, aujourd’hui surtout les Etats-Unis (parce que l’évolution du monde dépend la politique menée, parfois de manière bien étroite, dans ce pays où vivent 5% des Terriens seulement) ; brandissant l’étendard des valeurs chrétiennes et des principes issus des Lumières - dont personne ne nie l’importance - mais se comportant pratiquement en occupants et exploitants déterminés, souvent brutaux, guère ouverts à l’autre. D’où des ressentiments majeurs, des plaies qui ne cicatrisent pas dans beaucoup d’endroits (y compris Afrique, Extrême-Orient et Amérique latine). Avec l’auteur, je ne suis pas certain que nos politiques et diplomates aient une conscience adéquate de l’intensité de ces sentiments.

 

Maalouf n’est pas un pessimiste patenté mais son analyse l’amène néanmoins à souligner la manière dont (sous réserve des efforts de l’Administration américaine d’Obama – mais parviendra-t-il à faire tourner le vent ?), tous les ressorts sont montés pour de plus en plus de communautarismes (chez les musulmans mais aussi les chrétiens, juifs, hindouistes, voire matérialistes !), de plus en plus d’extrémismes, de plus en plus de terrorisme. Beaucoup voient et craignent la dérive qui fait que les efforts de dialogue et d’accommodements - au meilleur sens du terme - peuvent être réduits à néant par un geste ponctuel. Je prends parfois l’avion, je souhaite que cela soit sûr et comprends qu’un acte à visée terroriste dans un avion suscite de l’émotion. Mais que, depuis deux semaines, un tel acte rigidifie toute la scène politique des Etats-Unis dans une attitude du genre « guerre à tous ces méchants qui nous veulent tellement de mal » ne fait rien  en vue d’une solution. Des actes isolés ont le potentiel de réduire à néant les efforts réfléchis et patients des responsables qui voudraient éviter la mise définitive à feu et à sang de la planète. Préoccupant, non ?

 

Sur l’épineuse question de l’intégration des étrangers: dans l’optique d’une meilleure coexistence, «  Que faudrait-il pour que les migrants veuillent transmettre à leurs sociétés d’origine un message constructif, notamment sur l’expérience européenne ?  Il faudrait qu’ils y soient associés ; qu’ils ne soient pas en butte aux discriminations, aux humiliations, au paternalisme, chaque fois qu’ils montrent leur visage ’typé’ (…) - ce qui suppose que le migrant puisse assumer sereinement sa double appartenance. Pour cela il faut éradiquer le présupposé faux qu’une personne ne peut appartenir pleinement à deux cultures à la fois ». Que ce présupposé soit faux, c’est d’ailleurs ce que démontrent de nombreux Suisses - fantasme dangereux que de prétendre qu’il n’y a qu’une manière d’être Suisse, comme certains voudraient nous le faire croire.

 

Pages de conclusion : « Ce débat global ne nous quittera plus. Il ne faut pas s’attendre à ce que les tensions s’émoussent par le simple effet du temps qui s’écoule. Surmonter ses préjugés et ses détestations n’est pas inscrit dans la nature humaine (…) Réconcilier, apprivoiser (se souvenir du renard du Petit Prince - note de J.M.), pacifier sont des gestes volontaires, qui exigent lucidité et persévérance, qui s’enseignent, qui se cultivent (…) On parle de la crise morale de notre temps en termes du ‘perte de repères’; de mon point de vue, il ne s’agit pas de retrouver des valeurs perdues mais d’en inventer pour faire face aux défis de l’ère nouvelle ».

 

Il faut lire Maalouf … si on entend chercher les manières de « régler » mieux la vie d’un monde globalisé.

 

 

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