20/12/2010

Pour l’avenir, la convergence plutôt que l’affrontement

 

L’écrivain français Jean-Claude Guillebaud est un observateur qu’il vaut la peine de lire (encore qu’on peine à suivre, tant il est productif). Son ouvrage récent Le commencement d’un monde est sous-titré « Vers une modernité métisse ». Il s’y oppose (comme Roger Cohen – voir ci-dessous) aux théories de choc des civilisations de Samuel Huntington  et d’autres similaires. Théories qui ont trouvé un soutien myope pendant huit ans d’administration de G.W. Bush et auxquelles le sensationnalisme médiatique a donné trop d’échos. L’auteur étudie la question  fascinante de savoir pourquoi des sociétés qui devançaient largement l’Occident jusqu’au Moyen Âge se sont rigidifiées, faisant alors quasiment du sur-place (Chine jusqu’aux révolutions, Islam, Inde des castes). Un facteur majeur à son sens est l’émergence, depuis la Renaissance puis avec les Lumières, de l’autonomie de la personne, et la valorisation de l’effort individuel, sur la base d’apports philosophico-juridico-religieux d’origine grecque, romaine et judéo-chrétienne. Il  relève la « nature prométhéenne de l’Occident dans son rapport au monde ».

 

Ainsi, le dernier demi-millénaire a vu la prise de pouvoir des pays européens - puis des Etats-Unis - et les colonisations, jusqu’au mouvement actuel de rééquilibrage qui va à l’évidence se poursuivre. Guillebaud parle de cannibalisme culturel, manifesté de longue date et dont l’avatar actuel est une américanisation du  monde (Coca Cola civilization, McWorld….). Mais des changements sont en route.

 

 Dans le International Herald Tribune Magazine de fin 2010, le spécialiste de la mondialisation Roger Cohen discute les risques de conflits liés aux changements culturels rapides et à l’injustice des différences croissantes de niveau de vie et de moyens. Pourtant, dit-il, je ne suis pas trop en souci : « Plusieurs ingrédients de ce que nous voyons me fait penser que la violence peut être évitée. D’abord, il y a les réseaux sociaux électroniques qui couvrent aujourd’hui le monde. Un demi-milliard d’usagers de Facebook représentent une sorte d’assurance contre la désagrégation. Un autre facteur est l’attention obsessionnelle que la Chine accorde à la stabilité mondiale ». Problème toutefois : même sous Obama, les Etats-Unis apparaissent plus enclins à s’accrocher à  l’illusion du maintien de leur mode de vie qu’à agir dans le sens des ajustements requis par une nouvelle appréciation des enjeux planétaires.

 

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16/12/2010

L’indésirable sacralisation de la « vox populi »

 

Quel plaisir (quel soulagement…) de retrouver à la page « Opinions » de 24 Heures du 8 décembre la plume pondérée, au-dessus de la mêlée, d’Edmond Aubert. Il se peut que je sois un vieil aigri mais j’avoue mes regrets, partagés par d’autres, que des sages de sa qualité - ou comme l’abbé Philippe Baud par exemple - se soient faits si rares dans ces colonnes. Je partage sa crainte que notre incomparable (!) démocratie directe puisse devenir une machine totalitaire. On oublie que le mérite de la politique en Suisse était d’être un système où la majorité décide, mais dans le respect - ou au moins la considération attentive - des minorités (étant entendu que, aujourd’hui, celles-ci ne sont plus seulement les entités cantonales ou linguistiques). Ou dit autrement: en Suisse, la majorité peut imposer sa loi à d'autres... mais ne le fait pas.

 

Choquerai-je en rappelant Sénèque disant « La preuve du pire c’est la foule » ? Mais cela vient à l’esprit devant plusieurs menées politiques victorieuses des dernières années, faisant fi notamment des droits fondamentaux des personnes ou du droit supérieur ratifié par notre pays. Il est illusoire d'imaginer que, en votation populaire, les Suisses accepteraient unee modification constitutionnelle ou légale qui préciserait que, pour certains sujets, les citoyens décident « qui va décider pour eux » (les parlementaires donc), comme c’est le cas ailleurs, sans que chaque décision puisse être portée devant le peuple. Pourtant... Une partie des blocages politiques tient chez nous à ce que les parlements vivent sous la crainte (la terreur ?) constante du référendum. L’édifice institutionnel qui convenait aux enjeux des XIXe et XXe siècles devrait être adapté, dans le sens de hautes instances indépendantes telles que celles dont disposent la France et d’autres pays occidentaux - qui sont légitimées à dire que, parfois, des décisions soutenues par une majorité populaire ne sont pas acceptables dans un Etat de droit. 

 

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06/12/2010

Il n’y a pas de mort naturelle…

 

C'est le titre interpellant d’un livre qui se veut – sans prétention à vérité définitive –  « Etat des lieux sur le suicide assisté » (Editions Mon Village, 1450 Ste-Croix, 2010). Avec des contributions de trois médecins, d’un pasteur et d’un prêtre, d’une responsable d’EMS, d’un directeur de Pro Senectute, et des témoignages de personnes ayant été concernées par la question et sa pratique.

 

Eclairages variés, de styles différents. J’aimerais citer de trop courts extraits des auteurs théologiens - conscient du caractère subjectif de mon choix. Claude Schwab le pasteur titre « Nous me suicidons », pensant à la problématique de la personne et/dans la société. « Toute réflexion sur le suicide assisté ne peut échapper aux questions fondamentales : l’être humain, entité autonome ou partie d’un tout ? Entre l’affirmation claironnée d’une autonomie sans bornes et le dogme d’un droit imposé par la société, il y a un chemin à trouver ; [notamment] en actualisant le personnalisme, inspiré par Kant et Péguy. A l’individu, il oppose la personne, qui se sait reliée à une communauté (…) L’être humain est relationnel ou il n’est pas. Fondamentalement, j’appartiens à Dieu. Fondamentalement, j’appartiens aux autres. Fondamentalement, je m’appartiens ».

 

Faisant référence à certaines assistances à la survie : « Quand on met fin à une vie, est-ce à cette vie individuelle ou à la prothèse de cette vie ? On a renoncé à l’absurdité de l’acharnement thérapeutique mais il restera toujours des situations-limites où la question se pose dans la douleur et la perplexité ». Pratiquement, relevant les analogies entre plusieurs interrogations éthiques: « Sur l’avortement, les Eglises protestantes ont adopté une position d’équilibre entre la banalisation et l’interdiction. Elles ont plaidé pour une ‘décision responsable’, elles acceptent d’entrer sur le terrain du moindre mal, se méfiant des absolus et du piège des idéaux de perfection ». Plus loin : « Le débat est ouvert mais il y a un argument contre le suicide assisté qui est irrecevable : celui de la souffrance rédemptrice ».

 

Le prêtre Philippe Baud évoque une vraie difficulté : « Personne ne peut réellement traiter de la mort qu’il n’a pas connue ; de la souffrance, oui ». Il pose la question, à toujours garder à l’esprit, de possibles pressions sociétales : « Une société qui commerce le ‘jeunisme’ s’accommode mal de la maladie et du déclin. La rapide disparition des rites funéraires en témoigne. Dans un tel contexte, demander à s’en aller pour échapper à la dépendance est vite salué comme un acte de courage; si l’on n’y prête garde, cela deviendrait bientôt un devoir moral (…) L’argumentaire pointera la perte des capacités psychiques et corporelles, l’humiliante dépendance et l’inutilité de la souffrance. Autant le dire que toutes les souffrances seraient stériles. [Pourtant] la sagesse populaire ne marche pas unanimement dans cette direction, celle des soignants non plus. La souffrance ne fait pas que détruire » - le lecteur intéressé approfondira ce point sur lequel les deux personnalités sont en désaccord, ou semblent l’être. Ph. Baud ajoute : « Mais il y a des souffrances qui sont telles que l’on ne peut plus rien désirer d’autre que de mourir : l’envie de ‘n’être plus’ existe (…) Au corps médical, au personnel accompagnant, revient la tâche délicate et difficile de faire tout le possible pour que ce désir intense d’un ‘ailleurs’ n’engloutisse pas le malade ». Vécu : « Qui, dans nos maisons de long séjour, rappelle aux pensionnaires cette voie où puiser un peu de courage pour avancer jusqu’au bout de cette vie ? [Par exemple] l’aide-soignante marocaine qui se retourne et glisse brièvement, avec un sourire, ‘ Je prierai pour vous’ ». « Mourir dans la dignité, c’est demander de renoncer à vouloir prolonger artificiellement une vie qui s’en va. [Quid de] la grossissante cohorte de ceux qui, les yeux encore grand ouverts mais de plus en plus hagards vont comme perdus dans le brouillard. Ils ont connu le sentiment accablant d’être à charge, et la perte d’estime de soi. Bientôt sans force, sans mots, ils trébuchent, errent, à la dérive ». Les défis liés aux états démentiels ne sauraient être abordés par le suicide assisté (la loi interdit de telles directives anticipées), mais ils sont présents à l’esprit de beaucoup.

 

A l’évidence, nous n’avons pas fini de parler de la légitimité - ou non, et dans quelle mesure - humaine, éthique, juridique, culturelle, médico-soignante, de l’assistance au suicide.

 

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