25/06/2011

Les « Digital Humanities » et ce qu'elles annoncent

Nous vivons une époque ébouriffante, le dire n’est pas nouveau. Les enjeux étaient difficiles à cerner déjà avec les moyens qui sont les nôtres depuis toujours, à savoir la réflexion et la discussion, mais chaque jour démontre un peu plus que « le médium est le message », selon l’intuition de Marshall McLuhan. On parlait récemment à l’Université de Lausanne des transformations de la narration liées aux nouveaux média.

 

« L’ordinateur sert à nous débarrasser des objets physiques, il est une machine à fabriquer des objets-valeurs », dit Frédéric Kaplan, chercheur de haut vol de l’EPFL, faisant référence à son ouvrage La métamorphose des objets (FYP Editions, 2009). On est dans la réalité virtuelle (oxymore !), comme avec les banques électroniques de données ou les jeux informatiques auxquels de plus en plus de gens s’adonnent, avec une passion proche de l’addiction. Jane McGonigal, jeune esprit génial (née en 1977), vient de publier un livre intitulé Reality is broken : why games make us better and how they can change the world ». La réalité est cassée...

  

Le terme « Digital Humanities » est apparu en 2001. Wikipedia le définit comme « champ de recherche, d’enseignement et de découverte à l’intersection de l’informatique et des sciences humaines ». L’équipe universitaire lausannoise relève : « L’ère digitale naît de la remise en question du support même de la pensée des sciences humaines ». Les « Digital Humanities » font repenser nos manières de constituer les connaissances et de communiquer sur les recherches. On imagine les perspectives qu’ouvre la mise en réseau de tout ce qui a été écrit au cours de l’Histoire. 

 

« Ce que nous entendons par scholarship (travail académique) change ». Transformation d’un paradigme : ce n’est plus l’érudition qui fera la qualité de l’enseignant académique mais sa capacité de passer à ses étudiants comment faire un recueil optimal d’informations, mettre ces dernières en relation et les interpréter. Avec les programmes de digitalisation des bibliothèques, le travail minutieux « de bénédictin » devient une chose du passé. Dans le domaine des arbitrages juridiques et autres avis de droit ou procès, le New York Times évoquait récemment la possibilité que des « armées d'avocats très onéreux soient remplacés par des logiciels bon marché ».

 

Question de pouvoir, l’enjeu stratégique de la maîtrise des instruments et réseaux qui permettent ces développements. F. Kaplan : «Google joue aujourd’hui le rôle dominant dans cette organisation digitale du savoir. En Europe, beaucoup de voix se sont élevées : on reproche essentiellement à Google d’être une entreprise, et américaine ; malgré la qualité et la gratuité de ses services, on ne saurait dit-on lui confier notre patrimoine culturel et les outils de son étude ». Quelle alternative alors ? 

 

Une autre dimension, souci des archivistes, est la fluidité, l’impermanence des données numériques. Non seulement peut-on se demander si dans une ou deux générations on sera capable de lire ce qui est enregistré aujourd’hui mais, surtout, la substance, le contenu des documents informatiques change constamment – ainsi que le montre, dans les citations, la mention systématique « site consulté le… ». Les faits virtuels n’ont pas le caractère tangible d’une statuette  préhistorique ou d’un tableau de la Renaissance.

 

« There is a great future for complexity » disait il y a 40 ans un de mes maîtres de santé publique. L’historien du Moyen Âge Emmanuel LeRoy Ladurie écrivait en 1968 déjà : « L’historien du futur sera programmeur ou ne sera pas ». A croire les promoteurs des « Digital Humanities », nous y sommes, dans ce futur.

 

 

 

 

19:51 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1)