24/10/2012

Guerre à la drogue: une politique qui, loin de régler les problèmes, rend malade et tue

 

Au cours d’une carrière qui m’a beaucoup impliqué dans la prise en charge des toxicomanies, ma désillusion a été grande de voir comment le débat sociétal était incapable de tenir compte des expériences pratiques faites, ici et ailleurs, et de renoncer à des doctrines erronées basées sur des a priori idéologiques. La décision des Chambres fédérales de juin dernier de ne plus déférer devant la justice les fumeurs de joints (cannabis) et d’en rester à une amende d’ordre va dans le bon sens, mais c’est un petit pas par rapport aux mutations nécessaires.

 

Bien sûr, il s’agit d’un phénomène mondial. Plus personne qui soit crédible ne conteste l’échec de la « War on Drugs » américaine, lancée à l’époque par Richard Nixon, et celui des politiques punitives jusquauboutistes (qui, comme la Prohibition aux USA dans les années 1930, ont surtout fait naître des mafias formidables). Des responsables policiers des Etats-Unis ont dénoncé publiquement l’échec du tout à la répression.

 

Au Sommet des Amériques en Colombie, en avril dernier, le sujet était très présent même si l’opposition des Etats-Unis bloque des démarches officielles. Néanmoins : « La conviction selon laquelle la politique antidrogue, quoique inefficace, ne peut être modifiée s’est brisée » (1). Des chefs d’Etat de tous bords s’élèvent contre « le leurre de la répression ». Alors que le Mexique est contraint par le voisin du Nord de participer à cette répression, à un prix terrible en termes de violences meurtrières, son président (conservateur) Calderon a souhaité des alternatives de marché à la prohibition.

 

La « Caravane pour la paix » est partie de San Diego le 12 août dernier pour arriver à Washington le 12 septembre. Elle rassemble des centaines d’associations des victimes de la guerre contre le narcotrafic. Depuis 2006, on estime que cette guerre a tué 70’00 personnes au Mexique (au moins 10'000 de plus que les morts US de la guerre du Vietnam !). L’indignation est notamment liée au fait que les Etats-Unis sont le premier consommateur des drogues mexicaines et le premier exportateur des armes utilisées par les cartels. Un changement est indispensable. Un grand obstacle à vrai dire, c’est qu’aujourd’hui cette guerre est dans le monde le gagne-pain de centaines de milliers, de millions, de « gendarmes » (y compris de leurs chefs qui profitent de corruption généralisée) et de « voleurs » (les trafiquants) !

 

Il faut tirer son chapeau à Ruth Dreifuss qui participe à la Commission mondiale pour la politique des drogues, présidée par l’ancien président brésilien Henrique Cardoso, avec entre autres Kofi Annan, Louise Arbour, Richard Branson et un ancien Secrétaire d’Etat US ; commission qui s’est exprimée vivement dans un rapport de 2011. Au vu des déconvenues jusqu’ici, il faut envisager plutôt des formes de légalisations et taxations, sous contrôle – dont un effet sera d’annuler l’emprise des mafias. 

 

Sans doute n’est-il pas possible de changer subitement du tout au tout mais il importe de mettre en route un nécessaire changement de cap ! Pour le moins faut-il reconnaître le mal (en termes de santé, de criminalité) qu’ont entraîné les obstinations punitives.

 

Elément positif, malgré une position prohibitionniste anachronique notre pays a apporté des contributions de valeur par la bonne politique des quatre piliers – qui notamment a limité les dégâts de santé (sida, hépatite). De plus, des personnalités éclairées, au sein de la Commission fédérale pour les questions liées aux drogues, oeuvrent pour une attitude factuelle tenant compte des

similitudes importantes dans l’abus de tous les produits menant à la toxicomanie (2). 

 

Mot du président colombien Santos sur l’échec de ce qui a été fait jusqu’ici : « C’est comme du vélo d’appartement, on pédale, on pédale et on reste sur place ». En toute modestie, cela correspond aux sentiments répétés de déjà vu de l’ancien de la santé publique qui signe ces lignes. Chez nos politiques, il s’agit de faire tomber certaines œillères ; dans la mesure où une partie du public reste attachée à l’illusion guerrière, on leur souhaite la dose nécessaire de « Zivilcourage » pour changer de cap.

 

 Références :

 

1. Article de V. Taillefumier. Le Temps, 13 avril 2012, p. 5.

 

 2. Commission fédérale pour les questions liées à la drogue. D’une politique des drogues illégales à une politique des substances psychoactives. Rapport de mai 2005.

 

 

 

 

 

 

 

 

01/10/2012

Recherche médicale et échanges d’expériences par les patients eux-mêmes

« Les malades prennent le pouvoir » titre un article de Reflex, magazine de l’EPFL, qui traite de l’utilisation par eux de réseaux sociaux pour échanger expériences, questions et soucis. Ces efforts permettent de rassembler d’utiles données pour la meilleure connaissance des pathologies comme des thérapeutiques.

 

Sur ces sites web (patientslikeme.com ; curetogether.com ; carenity.com – ce dernier est français, lancé en 2011 ; eurordis.org pour les maladies rares), les internautes sont encouragés à partager des informations sur leurs affections, à rencontrer virtuellement des « patients comme eux », à mieux comprendre leur dossier médical, à prendre connaissance de « nos recherches ». On y trouve des témoignages : “it seriously changed my life”, “I thought I was the only one with these symptoms”, “it is a couple of minutes of free therapy for me each day”. Le point majeur, c’est qu’on y partage le vécu des personnes, y compris sur un mode très pratique, du genre « cette astuce m’a aidé à surmonter mon handicap ».

 

La participation active des malades est un développement marqué depuis un demi-siècle. Etudiant la santé publique aux Etats-Unis il y a longtemps, j’avais découvert le mouvement des femmes qui s’indignaient de ce que les gynécologues ne les informaient pas adéquatement et n’avaient pas avec elles un partenariat thérapeutique. Elles le manifestaient dans « Our bodies, ourselves », le Boston Women’s Health Book devenu un bestseller traduit dans de nombreux pays. Il s’agissait essentiellement alors de promouvoir un dialogue entre soigné et soignant, basé sur une information complète donnée spontanément par le médecin, ainsi que de stimuler un rôle préventif du patient. La survenue du  sida a vu un engagement majeur des PWA (persons living with AIDS) ; leur collaboration, en un temps où la médecine était désarmée, a été très fructueuse. Les Ligues qui se consacrent à des pathologies particulières (cancer, maladies pulmonaires ou neurologiques, rhumatisme etc), qui d’abord vivaient sous l’égide de médecins spécialisés du domaine, voient de plus en plus souvent les malades et/ou leurs proches en prendre la direction..

 

Parallèlement se sont développées des démarches de self-help, d’aide mutuelle où, pour aller mieux, les patients  tirent profit des compétences qu’ils ont acquises. C’est dans la foulée que des réseaux sociaux se sont créés, entraînant des évolutions rapides (donneront-elles lieu à révolutions ?). " La force de cette idée est de refocaliser la médecine sur les malades et d’aborder [d’une autre manière] la question cruciale de l’efficacité d’un traitement". Il convient de se souvenir que l’evidence-based medicine se fonde sur des essais randomisés avec des échantillons standardisés, ce qui fait que de nombreux malades se trouvent exclus des études cliniques. Un traitement efficace dans des conditions standards ne l’est pas forcément pour Monsieur X ou Madame Y.

 

Il s’agit de promouvoir une « patient-based medicine/research », une nouvelle façon d’imaginer les essais cliniques en  mobilisant un grand nombre de malades, selon Celia Boyer, directrice de Health On the Net – c’est utile notamment pour analyser des données subjectives mais importantes néanmoins. La revue Nature Biotechnology a publié en avril 2011 un article soumis par PatientsLikeMe. Des pharmas comme Novartis et Sanofi-Aventis achètent à ces initiatives des séries de données.

 

L’expérience des patients est aussi en évidence dans plusieurs méthodes complémentaires, où on n’est pas parvenu jusqu’ici à obtenir des preuves scientifiques mais où ce que vivent les patients doit à l’évidence être pris en compte. J’ai toujours trouvé légère la façon dont certains refusent de croire ce que disent des personnes affirmant avoir été aidées par ces méthodes alors que, quand elles parlent de leurs résultats en affaires ou ailleurs, on les croit sans autre… En fait, il ne s’agit pas d’opposer ces deux champs de recherche et d’échanges. Le match entre la médecine enseignée à l’Académie et les soins médicaux prodigués quotidiennement est anachronique. La réalité n’est jamais simple, elle doit être approchée de plusieurs points de vue.