12/10/2013

La jeune génération doit tout réinventer

 

A propos de « Petite Poucette » ( Ed. Le Pommier, 2012).

 Michel Serres, philosophe et historien des sciences, pose un regard érudit, incisif mais aussi empathique sur notre monde. Avec des allures de feu d’artifice intellectuel. Petite Poucette, héroïne de son derrier ouvrage, représente les jeunes d’aujourd’hui, tenant son nom du fait qu’ils travaillent beaucoup avec leur pouces, sur tablette ou I-phone.

 

Premières lignes : "Ce nouvel écolier n’a jamais vu « veau, vache, cochon ni couvée". « Or, en 1900, la majorité des humains sur la planète travaillaient au labour ou à la pâture ; en 2011, la France ne compte plus que un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus fortes ruptures de l’histoire. Son espérance de vie va vers quatre-vingt ans. A leur mariage ses arrière-grands-parents s’étaient juré fidélité pour une décennie à peine ». 

 

Nous peinons à imaginer l’impact de la disponibilité immédiate, par les moyens d’aujourd’hui, de (presque) tout ce qui est connu (encore que la qualité des informations ne soit pas garantie). La mémoire, critère majeur de qualification scolaire et académique il y a encore une génération, perd beaucoup de son importance. « Les jeunes sont formatés par des médias, diffusés par des adultes, qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes... ».

 

Fin de l’érudition au sens classique ? "Si elle a consulté un bon site sur la Toile, Petite Poucette peut en savoir autant ou plus sur le sujet traité, la décision à prendre, qu’un maître, un directeur, un grand patron. Combien d’oncologues avouent avoir plus appris sur les blogs des femmes atteintes d’un cancer du sein qu’à la faculté ? Les spécialistes d’histoire naturelle ne peuvent plus ignorer  ce que disent, en ligne, les fermiers australiens sur les mœurs des scorpions ou les guides des parcs pyrénéens sur le déplacement des isards [chamois]". On entend souvent des préoccupations et de critiques sur la difficultés d’institutions prestigieuses à s’adapter à la société actuelle mobile, moins hiérarchique, plus flexible. Serres a une forte métaphore : « Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elle sont mortes depuis longtemps déjà ».

 

Autre préoccupation lancinante, que personne n’entend aborder de front parmi les décideurs : nos sociétés peuvent-elles continuer à affirmer de manière crédible l’objectif d’assurer l’emploi de (presque) tous ? Serres : « La productivité, augmentant verticalement, et la croissance démographique raréfient de plus en plus le travail ; une aristocratie en bénéficiera-t-elle seule ? », On nous dit que les nouvelles technologies, parmi d’autres, sont créatrices d’emplois. Mais, rien que sur un point : est-il imaginable que tout un chacun ait les compétences qui seront alors requises ? 

 

Sur le rôle, pourtant plus nécessaire que jamais du politique, Serres relève qu’il n’y a plus des conducteurs et des passagers mais que tout le monde veut être conducteur (nos systèmes vivent en effet des dérives selon quoi tout le monde serait aussi compétent, pour décider de tout, qu’un autre, ce dernier fût-il conseiller fédéral). Il fait l’éloge des réseaux qui remplacent les anciens  groupes de référence : « Agonisent les vieilles appartenances : fraternités d’armes, paroisses, partis, syndicats, familles en recomposition ; restent les groupes de pression, obstacles honteux à la démocratie » (bonne chose que quelqu’un le dise clairement). 

 

 Des remarques stimulantes sur la (nouvelle) importance du procédural : « Observez Petite Poucette manipuler un téléphone portable : elle déploie sans hésitation un champ cognitif qu’une part de la culture antérieure, celle des sciences et des lettres, a longtemps laissé en jachère, que l’on peut nommer procédural. Ces procédures sont en passe de concurrencer l’abstrait, la géométrie par exemple, et pénètrent les savoirs et les techniques.Pourtant aussi philosophe lui-même, Serres voit cette discipline en grave décalage : « Le collectif, le technologique, l’organisationnel se soumettent plus, aujourd’hui, à ce cognitif procédural qu’aux abstractions déclaratives que la philosophie consacre depuis deux millénaires. Elle rate notre temps ».

 

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