02/11/2013

Se confronter à la mort et l’apprivoiser

A propos d’une publication du groupe « Doctors and Death » Lausanne

 « Doctors & Death » est un programme de l'Association des étudiants en médecine de Suisse s'intéressant à ce qui se passe autour de la mort dans le monde de la santé. Le groupe lausannois vient de publier un livre attrayant de 132 pages*. Vingt-deux chapitres courts par des auteurs divers : les étudiants responsables du projet, des infirmières, une aumônière d’hôpital, une variété de huit médecins de disciplines et âges divers. Dans l’introduction : « Confrontés au corps mort par les séances de dissection, nous avons compris que ce n’était que la première marche d’un face à face avec la mort qui nous accompagnera tout au long de notre expérience médicale. Rester seul face à ces expériences n’est pas la solution aux interrogations devant ces territoires inconnus. C’est pourquoi nous avons sollicité différentes personnes pour qu’elles partagent avec nous leurs vécus ».

 Grands thèmes abordés : 1) l’expérience de la dissection dans le cursus des étudiants en médecine et son rôle ; 2) la mort, les mourants et les professionnels dans la pratique médicale et des soins, notamment les aspects relationnels ; 3) plus largement la problématique de la mort dans ses dimensions philosophiques (et spirituelles dans quelques textes), culturelles et sociétales.

 

Vécu de la dissection. « Quand nous avons dû commencer la dissection d’un corps entier, ma priorité n’a pas été de me précipiter dans l’action, mais de remercier la personne ici présente. Je n’arrivais pas à me dire que ce n’était qu’un cadavre. J’ai donc murmuré ‘merci monsieur’ et j’ai incisé du menton au sternum ». « Il a fallu s’approcher de notre table de dissection. C’était un peu comme faire connaissance avec quelqu’un, en l’occurrence notre cadavre. On l’a observé en entier, comme pour l’apprivoiser ».

 

Place de la dissection dans la formation – Un rôle initiatique ? Le Vice-doyen lausannois pour l’enseignement : « Force est de constater que l’enseignement de l’anatomie évolue : le développement fulgurant des techniques d’imagerie, l’apparition des technologies de simulation, tout cela oblige à réfléchir à la place qu’occupera à  l’avenir l’enseignement de sciences de base dans le curriculum ». Concluant toutefois que « il y a dans l’enseignement des sciences fondamentales, y compris l’anatomie, une étape de formation de l’esprit indispensable ». Plusieurs relèvent un rôle de rituel initiatique des séances de dissection: « Entrée  dans ces circonstances liées aux médecins qui en font des gens ‘différents’, avec leurs prérogatives spécifiques. Filiation séculaire avec ceux qui  ont voulu savoir comment le corps humain est ‘fabriqué’».

 

La mort  -  Interactions entre malades et soignants/aidants. Des interrogations fondamentales sur l’évolution nécessaire des attitudes. Une responsable de gériatrie : « La mort reste-t-elle indéfiniment un échec de la médecine ? Ou son acceptation et l’accompagnement du malade jusqu’à sa fin font-ils partie intégrante du  projet thérapeutique que l’on construit avec lui ? ». Durant ses études et le début de son activité médicale, la mort n’avait jamais été présentée comme faisant partie d’un projet de soins. « Je souhaiterais qu’on m’ait parlé de la mort de mes

futurs malades ». Tiré d’une recherche sociologique auprès de bénévoles : « Incontestablement, la confrontation aux patients mourants peut être l’occasion d’un échange, mais elle repose sur une base paradoxale : elle allie une forme d’empathie, d’une part, et d’altérité irréductible, d’autre part. L’un reste et l’autre part ». 

 

Un étudiant, à propos d’un médecin suivant des patients sidéens : « Il nous a demandé combien d’entre nous s’étaient intéressés à l’anamnèse spirituelle de nos patients. Le silence gêné de l’assemblée en disait long sur la réponse ». Le même auteur, plus loin : « Comment pouvons-nous décider aujourd’hui qu’il est temps de laisser s’en aller nos patients ou nos proches ? Un médecin-chef disait des mourants ‘Il ne faut pas leur voler leur mort’- dans un monde où la médecine apporte de plus en plus de solutions pour prolonger la vie mais oublie peut-être de reconnaître ses limites à cause de sa soif de maîtrise ».

 

La  mort dans la  société. Un médecin de service d’urgences : « De nos jours, s’il est  demandé au médecin de repousser les limites de l’existence humaine, ce à quoi il est largement formé, est-il pour autant préparé à assumer ce rôle de passeur, au sens mythologique du terme, que la société lui attribue de manière implicite ? ». Très bonne question. Avec une citation d’un texte évoquant  le « rapport entre les mourants et les bien-portants, progressivement déplacé au point de ne plus concerner que le seul corps médical (…) la mort a été repoussée dans les coulisses de la scène sociale ».

 

Le directeur de l’Institut d’histoire de la médecine de Lausanne : « Le théâtre de la mort, qui s’est médicalisé au fil des deux derniers siècles au point qu’on a pu parler de confiscation de la mort par la médecine, est aujourd’hui marqué par la multiplication des acteurs. Ethiciens, politiciens, citoyens etc. disputent plus que jamais à la médecine son droit exclusif d’intervention et d’expertise sur la mort ». Posant des questions interpellantes : « Dans quelle mesure par exemple faut-il comparer l’histoire des institutions de naissance (maternité,  professions de l’obstétrique, procréation médicalement assistée) avec celle des institutions de mort  (dissection, morgue, professions thanatologiques) ». 

 

 *Marc-Antoine Bornet et al. (dir. publ.). La mort : une inconnue à apprivoiser ». Lausanne : Editions Favre, 2013.

 

 

 

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