12/02/2014

Titre de la note

 

Vie d’un artiste hors du commun et de plusieurs mondes

 

 

 

A propos de « Dancer », de Colum McCann (London, Weidenfeld &Nicolson, 2003).

 

Traduction française: « Danseur » (Belfond).

 

 

 

La découverte des livres de l’auteur irlando-américain Colum McCann  a été pour moi un évènement et je poursuis la lecture de ses oeuvres.  Cette fois, un ouvrage paru il y a une dizaine d’années, qui est dit roman tout en étant, avec des aménagements par Mc Cann, une biographie du danseur Rudolf Noureyev (URSS, 1938 – Paris/Levallois, 1993).  Beaucoup de choses fortes dans cette fresque de la vie d’un homme et des mondes dans lesquels il  a vécu ;  fresque qui vaut le voyage, si je peux dire.

 

 

 

D’abord, en quelques pages, un rappel frappant de ce qu’ont été la vie et les souffrances des combattants de la campagne de Russie durant la Deuxième Guerre mondiale, les soldats de l’Armée rouge en particulier. Puis récit de l’enfance de Rudi avec sa mère et sa sœur, sans son père qui, officier,  a été au front jusqu’à la fin de la guerre – de retour en 1946 (la famille est d’origine tatare, la langue à la maison est le tatare). Son intérêt passionné pour la musique et la danse, d’abord folklorique puis classique, dès ses premières années. Dans sa ville de Ufa, en Bachkirie, il bénéficie alors des cours de Anna, une ancienne danseuse classique de Leningrad (St-Pétersbourg ), qui a été éloignée vers l’Est et assignée à résidence avec son mari poète , considéré comme peu fiable par le régime. Rudolf  alors à faire face à la l’opposition de son père, membre du parti, chargé de responsabilités dans son usine, qui juge que la danse n’est pas un avenir sérieux pour le fils d’un communiste modèle et tente de le « viriliser » (plus tard dans le livre, on trouvera l’évocation des états d’âme et incertitudes de ce père quant au caractère absolument juste, impeccable, nécessaire, de la doctrine communiste et du régime en place).

 

 

 

Rudolf réussit le concours d’entrée à l’Ecole de ballet de Leningrad (1955), après quoi il poursuit à l’Opéra Kirov une carrière rapidement remarquée, le mettant au premier rang grâce à un travail acharné. Pour qui (c’est mon cas) ne connaît pratiquement rien à la danse classique, la description de la discipline à laquelle on se soumet dans ce domaine impressionne.

 

 

 

A l’occasion d’un voyage avec son corps de ballet, Noureyev fait défection en 1961, à Paris, et demande asile. Pour les membres de la famille, c’est le début d’une longue période de harcèlement par les services de sécurité qui, par la  séduction ou la menace, cherchent à les convaincre d’inciter le fugitif à rentrer au pays (se mettant  à disposition pour transmettre des lettres). Sans succès. Ce n’est qu’en 1987, 25 ans plus tard, déjà malade, que Noureyev reviendra à Ufa avec un visa de 48 heures, au chevet de sa mère en fin de vie qui ne le reconnaît pas (est-ce là un des aspects romancés ?). 

 

 

 

Noureyev, devenu un des plus grand danseurs du siècle (il est aussi chorégraphe et dirige le Ballet de l’Opéra de Paris de 1983 à 1989), connaît alors une longue période de gloire artistique et mondaine, des deux côtés de l’Atlantique, ailleurs encore. McCann décrit en particulier son compagnonnage avec la danseuse étoile britannique Margot Fonteyn, amour passionné que les artistes rendaient de manière extraordinaire sur scène, mais qui est resté platonique dit-on. Liaison durant des années avec le danseur danois Erik Bruhn. Apparition d’un personnage secondaire attachant, spécialiste londonien , de père en fils, de la fabrication des chaussons de danse. Descriptions d’une vie qui mêle la constante passion de la danse et de la musique, le harassant travail d’entraînement et répétitions qui reste son labeur quotidien, et de tant de fêtes de la vie très libre, pour ne pas dire dissolue, de années pré-sida dans le monde artistique et la jet set, notamment sur la scène gay newyorkaise, où sa personnalité fantasque, solaire, brille avec éclat.

 

 

 

Ce sont les deux décennies pré-sida. Le sujet du sida est traité sans que l’auteur s’y attarde ni ne donne de détails mais on sent l’arrivée de la maladie assombrir le  milieu de Noureyev. Son amant Bruhn est parmi les premiers à s’en aller, en 1986. Puis c’est Victor, Vénézuélien qui animait vivement le New York nocturne.  McCann décrit en peu de lignes l’affaiblissement progressif de Noureyev, qui malgré la maladie continue à se battre en se montrant au public. Il décrit la visite à sa mère mourante et sa sœur, évoquée plus haut, et fait une référence à son dernier spectacle en octobre 1992.

 

 

 

Clairement, il n’y pas besoin d’être amateur passionné de ballet pour être intéressé, saisi, par ce livre. Fresque de deux mondes géopolitiques dans la seconde moitié du XXe siècle, le soviétique et l’occidental. Monde du ballet bien sûr et de la musique. Peinture aussi d’une « folle » libération des mœurs dans des milieux artistiques et culturels. Histoire d’un artiste et d’une personnalité extraordinaires sans doute. Dans une langue et avec un pouvoir d’évocation remarquables. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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