03/04/2014

Ce que médailles et discours enflammés ne racontent pas

 

 

The New Yorker est une des revues généralistes qui comptent aux Etats-Unis. Au cours d’un séjour récent,  j’ai lu un article traitant de la très importante morbidité chez les soldats ayant combattu - en plus de la mortalité, des body counts. Extraits de ce reportage. Nic, 25 ans, se considérait comme un patriote et est entré dans l’armée pour de nobles raisons, et pour « faire une différence ». Il est de retour aux USA, son épouse est enceinte, il fait des cauchemars, prend des dizaines de comprimés quotidiens. Il est envoyé dans le Colorado, dans un Behavioral War Heroes Hospital. S’agissant des nombreux programmes existants, le journaliste note : « L’armée est encore en train de se demander lesquels sont les plus efficaces. Certains sont publics, dans les Veteran Hospitals, d’autres sont privés et à but lucratif. Ils durent de 4 à 7 semaines ».

 

 

 

L’article décrit l’entrée dans celui où Nic a été traité : des précautions qui font penser à une prison de haute sécurité. Les résidents ont reçu une longue liste d’objets qu’ils ne sont pas autorisés à prendre :  armes bien sûr, rasoirs, cravates, ceintures, colliers, tous objets de verre, tout appareil qui dot être branché sur une prise murale etc. Dans un premier temps ils sont constamment monitorés et n’ont pas de contact avec l’extérieur. On leur demande d’écrire un journal sur ce qu’ils ont vécu, qu’ils lisent ensuite dans des groupes de « cognitive processing therapy ».  Un soldat servait dans un véhicule qui roulait en tête des convois, pour détecter des bombes aux abords des routes. Quand il dit que, aujourd’hui encore, il voit des bombes tout le temps, plusieurs de ses auditeurs baissent la tête, aux prises avec leurs propres remontées de souvenirs. La femme de l’un s’est mise  pleurer quand il lui a parlé de son vécu, à quoi un collègue répond qu’il est chanceux, que la sienne a répliqué qu’il savait bien vers quoi il allait et qu’elle n’en a rien  à cirer. Un autre, quand il a vu un premier enfant (autochtone) arriver gravement brûlé : « J’ai réalisé que nous utilisions ces gens, ne les considérant pas comme des humains ».

 

« Nic se souvenait de ce qui s’est passé un certain jour : l’homme qu’il a jeté en bas de l’escalier, le vieil homme qu’il tenait par la gorge, la femme qui hurlait, l’enfant en pleurs, la couverture pleine de bris de verre… puis le lieutenant qui leur dit « Merde,  ce n’est pas la bonne maison ».  Et de se souvenir du nombre de fois où la maison attaquée n’était pas la bonne. A un thérapeute, Nic dit combien il craint de raconter  ce qu’il a vu et fait: « Je ne veux pas que mon épouse sache que son mari a tué. Je me sens comme un monstre, je ne veux pas qu’elle me haïsse. »

 

 Des études suggèrent qu’entre vingt et trente pourcents des anciens combattants souffrent à des degrés variés de syndrome de stress post-traumatique (SSPT/PTSD), ou d’une lésion traumatique du cerveau. Si ces estimations sont correctes, les guerres d’Iraq et d’Afghanistan auront créé environ cinq cent mille malades mentalement troublés parmi les soldats américains. Et parmi les Iraquiens et les Afghans ? On pense aussi aux enfants, en Afrique par exemple, enrôlés de force et dont on s’assure de la « fidélité » en leur ordonnant de tuer certains de leurs proches. On comprend bien alors les beaux  esprits des grands états-majors  qui s’intéressent vivement aux démarches de enhancement (amélioration de l’humain) ; nourrissant  l’espoir qu’on trouvera bientôt des produits pharmacologiques qui soit,  a posteriori effaceront les SSPT, dépressions et cauchemars de ces malheureux, soit et encore mieux, administrés avant le combat, feront que les soldats n’enregistreront pas l’atrocité des actes qu’ils sont amenés à commettre…

 

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