19/08/2014

Don d'organes, consentement et déchirements des proches

 

 

Maylis de Kerangal (1967) est éditrice et écrivain. Son dernier roman ("Réparer les vivants", Ed. verticales/Gallimard, 2014), est l’histoire de Simon Limbres, surfeur passionné de dix-neuf ans de la région du Havre (qui est celle de l’auteure), qui arrive en coma dépassé à l’hôpital de cette ville suite à un accident de la circulation. Kerangal fait vivre ce drame de manière très vraisemblable et prenante : le vécu de l’entourage et celui des médecins et autres soignants qui l’accueillent et cherchent sans succès à le sauver. Les relations entre ces personnes, dans ce qu’on a envie d’appeler une épopée, sont marquées par le fait que Simon est un donneur d’organes  potentiel.

 

Du côté des soignants on trouve surtout le patron du service de réanimation, une infirmière, et particulièrement  l’infirmier coordinateur des prélèvements d’organes et de tissus (un des 300 de France). Dont la formation et la fonction incluent « relations aux proches, psychologie, droit, dimension collective de la démarche (…) et, autre chose de plus complexe, ce tâtonnement singulier au seuil du vivant, le questionnement sur le corps humain et ses usages, l’approche de la mort et ses représentations ». Kerangal a voulu une histoire dont tous les personnages, à quelques détails près, sont professionnellement qualifiés et compétents. On pourra trouver un peu simple, mais cela a le mérite d’être pédagogique. Les deux parents sont remarquablement dépeints dans le drame qui les assomme d’une minute à l’autre, dans leur révolte, leur déchirement, et durant  les quelques heures du parcours qui les fait accepter de faire de leur fils un donneur d’organes. Noter que tout cela se déroule, de l’accident à la transplantation cardiaque à une malade receveuse dans une autre partie de la France, en l’espace de vingt-quatre heures.

 

« Réparer les vivants » est très bien écrit, jamais long, alternant les scènes dans divers services hospitaliers et situations médicales, dans  l’appartement familial, à l’extérieur. Surtout, Kerangal est de ces auteurs qui à l’évidence effectuent un travail majeur de recherche sur le monde qu’ils investissent, ici celui des urgences/réanimation et de la médecine de transplantation (y compris les procédures et gestes de prélèvement puis transplantation des organes - ce qui est décrit, souvent en détail, est solide). Les préoccupations des professionnels de santé sont bien exposées, leur souci du patient donneur potentiel comme de son entourage, avec la volonté de respecter pleinement leurs droits et intérêts - tout en ayant à l’esprit le problème  du manque d’organes et l’intérêt général, ou pour le moins celui de centaines/milliers de personnes en attente d’organe.  Au-delà du plaisir de lire, on est enrichi. Avec des moments de poésie aussi, des trouvailles (comme de parler de « morse de la médecine » à propos  des indications multiples et changeantes apparaissant sur les moniteurs) ; avec des descriptions fortes des états d’âme par lesquels passent les protagonistes de l’histoire - tempêtes personnelles et familiales.  C’est un de ces livres qui, tout en étant fiction, illustrent remarquablement les diverses dimensions de questions médicales et de santé publique actuelles. Ceux qui s’intéressent  à ces enjeux pratiques, psychologiques, éthiques et sociétaux seraient bien avisés de mettre ce livre à leur programme de lecture.

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Et bien... je voudrais déjà trouver le temps à finir le vôtre :-) Surtout qu'il est diablement intéressant, même s'il ne fait que confirmer ce que je pense depuis des lustres.

Pour le reste, je considère que personne n'a le droit de décider ce qui sera fait d'un corps mort, si ce n'est le mort lui-même ;)

Cela ne va pas être simple de lui demander s'il n'a pas expressément donné son avis avant.

Pour ce qui est des gens dans le coma, maintenus en vie par des moyens artificiels, qui pourraient sauver des mourants que l'on ferait mieux d'aider à partir sans douleur, je suis plus que perplexe. Je les laisserais partir tous les deux.

Les médecins n'ont pas à décider de la vie ou de la mort, pas plus que les proches, qui oublient que la vie ce n'est pas qu'un corps.

Écrit par : Jmemêledetout | 21/08/2014

@Geo

Bien d'accord avec ça, ils ne comprennent rien à la vie, sinon ils n'en excluraient pas la mort à tout prix.

Pour le reste, je doute que les cours de philosophie suffisent. S'ils commençaient déjà par respecter les fondamentaux de leur Maître Hippocrate, de chercher des causes au lieu de vouloir juguler des effets, ce serait déjà bien.

Monsieur Jean Martin fait partie de ces trop rares exceptions à une règle qui tue bien plus qu'elle ne sauve.

Écrit par : Jmemêledetout | 22/08/2014

Grand merci à jememêledetout. Les commentaires favorables font toujors plaisir.

Et je suis particulireement touché que vous aimiez mon livre "Prendre soin".

Jean Martin

Écrit par : Jean Martin | 22/08/2014

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