30/08/2014

Eloge de la marche

Sylvain Tesson est un journaliste et écrivain français (né en 1972) avec une vocation d’aventurier, de parcoureur de grands espaces ou d’ « homme des bois ». Grand voyageur donc, surtout dans diverses parties de la Russie, ainsi que dans l’Himalaya et plusieurs pays  de l’Asie montagneuse - des zones lointaines, éprouvantes. A développé de fortes affinités avec les Russes et leur culture. De février à juillet 2010, il a vécu seul dans une cabane au bord du lac Baïkal. Son livre « Dans les forêts de Sibérie » raconte cette aventure hors du commun. Amoureux moi-même de la nature, surtout dans ses dimensions sauvages, et en particulier des « finistères», je lis Tesson avec grand intérêt. A son envie de découvertes d’endroits loin des circuits touristiques et de rencontre avec leurs habitants, il mêle une grande culture et des connaissances géographiques et géopolitiques approfondies. Dans son «  Géographie de l’instant » sont rassemblées des chroniques écrites entre 2006 et 2012. Récits et descriptions couplés à des réflexions fortes sur la société d’aujourd’hui et notre monde, avec une dimension philosophique, une pensée originale et une fibre non-consumériste et écologique marquée.

 

Ancien coureur à pied sur de longues distances, trouvant beaucoup de joie à la marche, j’ai été touché par les pages (dès p. 381) que l’auteur consacre à « Je marche parce que… ». Extraits :

 

 

 

« Je marche parce que c’est la moindre des choses quant on est un humain. Notre destin d’humains est lié à notre bipédie. La sagesse nous est venue de la marche ».

 

« Je marche parce qu’un jour nous devrons nous y remettre ! Nous oublions que la fête [consumériste] ne va pas durer. Nous ne pourrons pas continuer à danser la gigue sur la carapace de la Terre épuisée ».

 

« La marche me semble-être la plus agréable manière de s’afficher anti-moderne et de refuser les diktats d’un monde technique. Marcher c’est célébrer la lenteur dans un monde qui s’agite, s‘adonner à un plaisir modeste dans un système où tout se paie ».

 

« Cela me donne des idées. Ne fait-on pas les cent pas quand on cherche un mot ? Marcher éclaircit l’esprit, favorise la mécanique de la pensée ».

 

« La marche à pied est un alambic qui distille les scories du corps Dans des traversées au long cours, je ne suis jamais sujet aux maladies » (pour ma part – note de J.M. – j’ai souvent dit au retour d’un trek astreignant que je n‘étais jamais en meilleure forme qu’en voyage).

 

« La marche et l’écriture sont des activités qui permettent, sinon d’arrêter le temps, du moins d’en épaissir le cours ».

 

« Je marche parce que la marche me réconcilie avec la nature. La différence entre le marcheur et l’automobiliste ? Le premier habite la géographie, le second la traverse. Marcher est l’unique manière de voir, à savoir de se donner la possibilité de changer d’échelle, de contempler avec une pareille attention des choses très différentes. Il n’est pas rare de rencontrer un randonneur plein de pitié pour la fourmi ou le crocus en danger au milieu de la piste ». Modestes disciples de St-François, de St-Séraphin de Sarov, du Buddha, du Mongol Dersou Ouzala, dit-il.

 

« Je marche parce que les gens me parlent plus gentiment. Le marcheur ne fait pas peur : il est vulnérable, lent et fatigué ; il offre l’occasion d’une conversation et il repart ».

 

« Je marche parce que marcher m’aide à construire ma vie, à y  remettre régulièrement de l’ordre». Tesson fait ici référence à un ouvrage qu’il dit jubilatoire du Japonais Haruki Murakami (1).

 

 

Pour finir et dans la foulée : Tesson veut qu’internet reste une option seulement et pas une obligation. Il veut lutter contre le discours marchand qui promet un monde meilleur grâce aux technologies. « Nous sommes encore quelques Mohicans à préférer le sens de l’orientation au  GPS, le sentiment de la nature à Google Earth, la mémoire aux banques de données, la pensée à l’arborescence ».ariki murakamai (3.

 

 

 

Manifeste de quelques derniers Mohicans, c’est bien possible. A moins que quelque imprévisible ne survienne… Pour ma part, ce qui précède me convient bien et j’en vis plusieurs aspects avec bonheur. Celles et ceux qui ont le besoin de marcher ou simplement le font avec plaisir trouveront en Sylvain Tesson un « confrère » substantiel.

 

 

 

1. Murakami H. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Paris : Belfond, 2009.

 

14:36 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)

19/08/2014

Don d'organes, consentement et déchirements des proches

 

 

Maylis de Kerangal (1967) est éditrice et écrivain. Son dernier roman ("Réparer les vivants", Ed. verticales/Gallimard, 2014), est l’histoire de Simon Limbres, surfeur passionné de dix-neuf ans de la région du Havre (qui est celle de l’auteure), qui arrive en coma dépassé à l’hôpital de cette ville suite à un accident de la circulation. Kerangal fait vivre ce drame de manière très vraisemblable et prenante : le vécu de l’entourage et celui des médecins et autres soignants qui l’accueillent et cherchent sans succès à le sauver. Les relations entre ces personnes, dans ce qu’on a envie d’appeler une épopée, sont marquées par le fait que Simon est un donneur d’organes  potentiel.

 

Du côté des soignants on trouve surtout le patron du service de réanimation, une infirmière, et particulièrement  l’infirmier coordinateur des prélèvements d’organes et de tissus (un des 300 de France). Dont la formation et la fonction incluent « relations aux proches, psychologie, droit, dimension collective de la démarche (…) et, autre chose de plus complexe, ce tâtonnement singulier au seuil du vivant, le questionnement sur le corps humain et ses usages, l’approche de la mort et ses représentations ». Kerangal a voulu une histoire dont tous les personnages, à quelques détails près, sont professionnellement qualifiés et compétents. On pourra trouver un peu simple, mais cela a le mérite d’être pédagogique. Les deux parents sont remarquablement dépeints dans le drame qui les assomme d’une minute à l’autre, dans leur révolte, leur déchirement, et durant  les quelques heures du parcours qui les fait accepter de faire de leur fils un donneur d’organes. Noter que tout cela se déroule, de l’accident à la transplantation cardiaque à une malade receveuse dans une autre partie de la France, en l’espace de vingt-quatre heures.

 

« Réparer les vivants » est très bien écrit, jamais long, alternant les scènes dans divers services hospitaliers et situations médicales, dans  l’appartement familial, à l’extérieur. Surtout, Kerangal est de ces auteurs qui à l’évidence effectuent un travail majeur de recherche sur le monde qu’ils investissent, ici celui des urgences/réanimation et de la médecine de transplantation (y compris les procédures et gestes de prélèvement puis transplantation des organes - ce qui est décrit, souvent en détail, est solide). Les préoccupations des professionnels de santé sont bien exposées, leur souci du patient donneur potentiel comme de son entourage, avec la volonté de respecter pleinement leurs droits et intérêts - tout en ayant à l’esprit le problème  du manque d’organes et l’intérêt général, ou pour le moins celui de centaines/milliers de personnes en attente d’organe.  Au-delà du plaisir de lire, on est enrichi. Avec des moments de poésie aussi, des trouvailles (comme de parler de « morse de la médecine » à propos  des indications multiples et changeantes apparaissant sur les moniteurs) ; avec des descriptions fortes des états d’âme par lesquels passent les protagonistes de l’histoire - tempêtes personnelles et familiales.  C’est un de ces livres qui, tout en étant fiction, illustrent remarquablement les diverses dimensions de questions médicales et de santé publique actuelles. Ceux qui s’intéressent  à ces enjeux pratiques, psychologiques, éthiques et sociétaux seraient bien avisés de mettre ce livre à leur programme de lecture.

 

 

 

 

 

 

 

12/08/2014

Einstein et la marche du monde (III)

Une Terre désormais trop petite – Préoccupations d’équilibre écologique et humain

 

« Si la bombe H est réalisée, elle entraînera la contamination radioactive de l’atmosphère et l’anéantissement de toute vie sur la terre. L’horreur dans cette escalade consiste en son apparente inéluctabilité ». Peut-on dire, un demi-siècle plus tard, que les efforts en partie réalisés de limitation de l’armement atomique sont une raison d’espérer ?

Quand nous aurons triomphé de cette obsession [psychose sécuritaire, alimentée par ce qu’on appelle aujourd’hui le complexe militaro-industriel], nous pourrons aborder le véritable problème politique : Comment assurer sur une terre désormais trop petite l’existence et les relations humaines ? »

 

 Souci que chacun puisse avoir un emploi et le sentiment d’être utile – et que les personnes âgées bénéficient d’une sécurité : « Il faut absolument veiller à ce que les jeunes puissent prendre part aux processus de la production. Les vieux doivent être exclus (sic !) de certains travaux et recevoir en compensation une certaine rente puisque, jadis, ils ont fourni un travail productif reconnu par la société ».

 

Le racisme est aussi pour lui une grande préoccupation. Après s’être installé aux Etats-Unis, il s’est fortement engagé pour la cause des Noirs américains et les droits civiques.  « Les minorités, en particulier celles dont les traits physiques sont reconnaissables, sont considérées par les majorités comme des classes inférieures de l’humanité ».

 

Proche-Orient

 

 Einstein a été un soutien de l’implantation juive en Palestine. On lui a même proposé en 1952 de devenir Président de l’Etat d’Israël. Sa conscience d’appartenir à la communauté juive (qu’il voyait comme une communauté culturelle et intellectuelle  plutôt que politique, il y insiste plusieurs fois) s’est renforcée tout au long de sa vie.

 

 Il écrit vers 1932 : « Nous avons surmonté la dure épreuve que les évènements des dernières années nous ont imposée (…) Mais n’oublions jamais la leçon de cette crise. L’établissement d’une coopération satisfaisante entre Juifs et Arabes n’est pas le problème de l’Angleterre mais le nôtre. Nous devons nous entendre nous-mêmes sur les lignes directrices d’une politique de communauté efficace et adaptée aux besoins de nos deux peuples. »

 

 Plus loin : « Pour y parvenir, nous devons résoudre, publiquement et dignement, la cohabitation avec le peuple frère des Arabes. Nous avons l’occasion de prouver ce que nous avons appris durant les siècles d’un passé durement vécu ». Intéressant - les choses ne se sont guère passées comme l’envisageait Albert Einstein.

 

Education et formation

 

 « La compréhension d’autrui ne progressera qu’avec le partage des joies et des souffrances (…) L’effrayant dilemme de la situation politique s’explique par ce péché d’omission de notre civilisation. Sans culture morale, aucune chance pour les hommes ».

 

 « La perte de la vue d’ensemble est un immense sacrifice ».  « Il ne suffit pas d’apprendre à l’homme une spécialité, car il devient ainsi une machine utilisable mais non une personnalité. Il importe qu’il acquière un sentiment de ce qui vaut la peine d’être entrepris. Quand je conseille ardemment « Les Humanités », c’est cette culture vivante que je recommande. Les excès du système de compétition et de spécialisation prématurée sous le fallacieux prétexte d’efficacité assassinent l’esprit ».