10/09/2014

Eloge de la marche

 

 

Sylvain Tesson est un journaliste et écrivain français (né en 1972) avec une vocation d’aventurier, de parcoureur de grands espaces ou d’ « homme des bois » (qui par ailleurs a fait récemment une grave chute à Chamonix, dont il semble heureusement se remettre). Grand voyageur donc, surtout dans diverses parties de la Russie, notamment Sibérie, ainsi que dans l’Himalaya et plusieurs pays  de l’Asie montagneuse - des zones lointaines, éprouvantes. A développé de fortes affinités avec les Russes et leur culture. De février à juillet 2010, il a vécu seul dans une cabane au bord du lac Baïkal. Son livre « Dans les forêts de Sibérie » raconte cette aventure hors du commun. Amoureux moi-même de la nature, surtout dans ses dimensions sauvages et en particulier de « finistères», je lis Tesson avec grand intérêt. A son envie de découvertes d’endroits loin des circuits touristiques et de rencontre avec leurs habitants, il mêle une grande culture et des connaissances géographiques et géopolitiques approfondies. Dans son «  Géographie de l’instant » sont rassemblées des chroniques parues dans le magazine Grands Reportages. Récits et descriptions couplés à des réflexions fortes sur la société d’aujourd’hui, avec une dimension philosophique, une pensée originale et une fibre non-consumériste et écologique marquée. Distrayant aussi, au meilleur sens du terme.

 

Ancien coureur à pied sur de longues distances, trouvant beaucoup de joie à la marche, j’ai été touché par les pages que l’auteur consacre à « Je marche parce que… ». Extraits :

 

 

 

« Je marche parce que c’est la moindre des choses quant on est un humain. Notre destin d’humains est lié à notre bipédie. La sagesse nous est venue de la marche ».

 

« Je marche parce qu’un jour nous devrons nous y remettre ! Nous oublions que la fête [consumériste] ne va pas durer. Nous ne pourrons pas continuer à danser la gigue sur la carapace de la Terre épuisée ».

 

« La marche me semble-être la plus agréable manière de refuser les diktats d’un monde technique. Marcher c’est célébrer la lenteur dans un monde qui s’agite, s‘adonner à un plaisir modeste dans un système où tout se paie ; accueillir le local dans une humanité droguée par l’illusion de la globalité ».

 

« Cela me donne des idées. Ne fait-on pas les cent pas quand on cherche un mot ? Marcher favorise la mécanique de la pensée ».

 

« La marche à pied est un alambic qui distille les scories du corps Dans des traversées au long cours, je ne suis jamais sujet aux maladies » (il y a – note de J.M. – sans doute des exceptions à cela, mais j’ai souvent dit au retour d’un trek astreignant que je n‘étais jamais en meilleure forme qu’en voyage).

 

" La marche et l’écriture sont des activités qui permettent, sinon d’arrêter le temps, du moins d’en épaissir le cours ».

 

« Je marche parce que la marche me réconcilie avec la nature. La différence entre le marcheur et l’automobiliste ? Le premier habite la géographie, le second la traverse. Marcher est l’unique manière de voir, à savoir de se donner la possibilité de changer d’échelle, de contempler avec une pareille attention des choses très différentes. Il n’est pas rare de rencontrer un randonneur plein de pitié pour la fourmi ou le crocus en danger au milieu de la piste ». Modestes disciples de St-François, de St-Séraphin de Sarov, du Bouddha, du Mongol Dersou Ouzala, dit-il.

 

« Je marche parce que les gens me parlent plus gentiment. Le marcheur ne fait pas peur : il est vulnérable, lent et fatigué ; il offre l’occasion d’une conversation et il repart ».

 

« Je marche parce que marcher m’aide à construire ma vie, à y  remettre régulièrement de l’ordre».

 

« Je marche parce que c‘est romantique. J’aime méditer sur la figure du wanderer, cet archétype illustré par Goethe, Hesse, Schubert. Ringarde, la figure du wanderer ? Non, éternelle ».

 

« Je marche parce que cela ne laisse pas de traces. Je marche parce que je ne peux pas faire autrement ».

 

Pour finir et dans la foulée : Tesson veut qu’internet reste une option seulement et pas une obligation. Il veut lutter contre le discours marchand qui promet un monde meilleur grâce aux technologies. « Nous sommes encore quelques Mohicans à préférer le sens de l’orientation au  GPS, le sentiment de la nature à Google Earth, la mémoire aux banques de données, la pensée à l’arborescence ». ariki murakamai (3.

 

 

 

Manifeste de quelques derniers Mohicans, c’est bien possible. A moins que quelque imprévisible ne survienne. Pour ma part, ce qui précède me convient bien. Celles et ceux qui ont le besoin de marcher ou simplement le font avec plaisir trouveront en Sylvain Tesson un « confrère » substantiel.

 

 

 

08:18 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)