07/04/2015

Erri de Luca, philosophe atypique, et la montagne

 

Sur la trace de Nives

Paris : Gallimard, 2006

 

Erri de Luca, né à Naples en 1950, est un écrivain italien dont  une vingtaine d’ouvrages ont été traduits en français. Prix Femina étranger en 2002 pour « Montedidio » et Prix européen de littérature en 2013. A vécu une histoire de militant à l’époque violente de l’extrême gauche italienne. Il se dit non croyant mais pas athée, tout en étant un grand connaisseur de la Bible qu’il étudie  grâce à sa connaissance de l’hébreu ancien (voir son livre « Noyau d’olive »).

 

J’ai été attiré par le pic neigeux de la couverture de « Sur les traces de Nives ». Montagnard  chevronné, De Luca a accompagné en expédition la grande alpiniste italienne Nives Meroi - qui est à trois sommets de devenir la première femme à avoir gravi les quatorze 8000 mètres de la chaîne himalayenne. Occasion de beaucoup d’échanges et de récits d’ascensions difficiles. Les alpinistes extrêmes, comme d’autres qui vont au bout et au-delà de leurs limites, rendent compte de choses fortes. Quelques citations, en espérant donner envie à ceux pour qui la montagne est un lieu de joie, de ressourcement et aussi (ou surtout) d’effort, de lire ce petit livre.

 

A quoi ça sert ?

 

Nives : « Pour moi, escalader a une valeur ajoutée, celle de ne servir à rien. Dans le grand atelier quotidien des efforts consacrés à un avantage, à un intérêt, l’escalade est enfin affranchie de l’obligation d’être utile. Escalader, c’est une ascèse au sens d’un exercice, d’une pratique » (JM : qui a dit « Cela ne sert à rien, comme Mozart » ?)

 

Monter - et puis descendre, peut-être le plus difficile

 

Nives : D’abord, rappel : « Rebrousser chemin [avant de parvenir au sommet] fait partie de la règle du jeu ». Puis : « La descente fait partie de la montée, tu dois l’exécuter avec la même précision. D’un sommet de huit mille, il faut descendre vite le plus bas possible. Tu es fatigué et repu, tu voudrais t’étendre au soleil. Mais tu sais que ceux qui l’ont fait ne se sont pas relevés. Pire que les sirènes avec Ulysse, la fatigue séduit à mort. »

 

« Descendre c’est découdre tous les points où tu as mis tes pas. Bien des accidents arrivent en descente. Le désir physique violent de sauter un pas, de le hâter par besoin famélique d’oxygène, la prière du corps pour rentrer. » Plus loin : « Oui, raconter est un luxe, privilège de qui a pu descendre. » Ce qui me fait penser (J.M.) à cette devinette entendue dans un refuge : De quoi a l’air un vieil alpiniste téméraire ? Réponse : cela n‘existe pas.

 

Au retour -  « Chaque jour qui éloigne d’une montagne atteinte  est un jour de bonheur. Je mets le matériel en ordre, je le nettoie, je fais le compte de ce qu’il faudra remplacer. Etape après étape, le corps retrouve des forces fraîches et, en regardant le matériel d’escalade, le désir de s’attaquer à une autre énormité de neige et de rocher renaît. »

 

Des modes d’être

 

Erri sur son père, montagnard lui aussi, soldat alpin pendant la Seconde Guerre mondiale : « Il ne parlait pas de la guerre, je ne le lui demandais pas. Les hommes sont des animaux doués de parole, mais ils se transmettent mieux leurs expériences par le silence. »

 

A propos de sa vie antérieure de militant extrémiste et de sa recherche de l’air libre en montagne, Nives lui répond : « Ici, tu ne dois penser qu’à la montagne, tu ne dois porter d’autre poids que celui de ton sac. Tu dois laisser ton mauvais temps dans la vallée, il y en a déjà assez ici. Gare à toi si tu as d’autres pensées. [La montagne] est un lieu insatiable, il veut tout et souvent ça ne suffit même pas. »

 

Nives encore  : « Je ne dis pas que je suis en train d’escalader les huit mille au nom des femmes. Je ne suis qu’une alpiniste, avec l’article au féminin : avec un e, boucle  à laquelle  j’accroche mon petit drapeau de femme que je fais flotter là haut. »

 

Chaîne de la vie... et son interruption

 

Erri : « Notre corps n’est pas à nous, Nives, il appartient à une antiquité qui nous l’a prêté après l’avoir perfectionné durant des millénaires d’usure, d’effort, de résistance, une chaîne innombrable […] C’est le corps  attribué dans lequel tu es le dernier des locataires ». « Je suis resté une branche sèche, comme celles dont je me sers pour marcher. Ici c’est peut-être un soulagement de savoir qu’aucun enfant n’attend à la maison […] Nous sommes des arbres, Nives, plantés dans le monde pour répandre des graines, mais ni toi ni moi n’avons voulu connaître cette floraison. »

 

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Pour finir, retour à la première page, dans une dédicace aux porteurs : « Notre monde repose sur les épaules de l’autre, sur des enfants au travail, sur des matières premières payées bon marché : des épaules d’inconnus  portent notre poids, obèse de disproportion des richesses. Dans les longues ascensions, des hommes et aussi des femmes et des enfants portent notre poids en charges diverses, pour nous permettre de vivre là où il n’y a rien. » La montagne extrême elle aussi induit une réflexion sur les inégalités crasses dans notre monde.

 

 

 

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