12/11/2015

Accueillir la plainte - L'expérience forte d'une aumônière hospitalière

 

 

Marion Muller-Colard est docteur en théologie et a été aumônière d’hôpital à Mulhouse. Elle s’est intéressée à l’histoire biblique de Job ; ceci notamment en lien avec des rencontres professionnelles avec des personnes que leur maladie rend amers, révoltés. Son dernier livre (1) suscite beaucoup d’intérêt, pas seulement dans les milieux chrétiens.

L’âge et la souffrance. « La grande vieillesse est souvent une disgrâce qui s’étire jusqu’à la mort sans se presser. On en vient à gaver d’existence des personnes qui ont atteint leur seuil de satiété. On n’imagine pas la peine qu’il y a à vivre sans appétit. Il faudrait pouvoir sortir de table. Au lieu de quoi on nous ligote à notre chaise et nous sommes condamnés à rester à un interminable repas ». « La souffrance physique a le diabolique pouvoir de nous rétracter en un point inaccessible ». On pourrait penser qu’un auteur qui écrit cela va aborder le thème du suicide assisté mais ce n’est pas le cas.

La maladie d’un enfant comme expérience fondatrice. Marion Muller a été marquée par la pneumopathie d’un de ses enfants, à l’âge de quelques mois, dont il a réchappé de justesse. « Longs mois de respiration artificielle, de pronostic vital engagé, d’incertitude, d’hébétude. Tout cela il avait fallu le vivre, je restais prostrée dans la pénombre.»

« J’ai alors donné des litres de mon lait à des enfants dont je n’étais pas la mère. Les tuyaux qui nourrissaient mon fils malade m’amputaient de ma fonction nourricière. Alors, pour produire quelque chose, je tirais mon lait pour d’autres. » Perte de sens : « A quoi peut donc servir d’avoir un cœur fonctionnel lorsqu’on est amputé du système d’idées et de valeurs révélant le sens de notre existence ? » Plus tard: « Mon fils avait retrouvé la santé, moi pas. La Menace s’était agrippée à moi et me vidait de mon appétit de vivre ».

Nous aimerions la sécurité de contrats. Pasteure, elle parle des relations des patients avec la Providence. Relevant que « nous avons souvent des relations contractuelles avec Dieu. Si le mot Dieu n’a pas de sens pour nous, nous avons assurément des relations contractuelles avec la Justice. » Croyance en une justice rétributive ; alors, si ce qui nous arrive ne correspond pas à ce que nous attendons parce que nous sommes de bonnes personnes, notre réaction de frustration voire de colère est de dire « Les choses n’ont pas été prévues ainsi, ce n’était pas dans le contrat ». Mais le fait est que « Tout comme le bonheur, le malheur n’est simplement pas juste. »

 On parle de dormir du « sommeil du juste ». Mais, dit Muller-Colard, nous dormons du sommeil de ceux qui délèguent à Dieu (ou à d’autres) la vigilance et la responsabilité, « du sommeil de ceux qui croient qu’ils sont protégés par un enclos ».

 

Aumônière en hôpital. « J’ai vu bien des contrats rompus par la maladie. Ainsi, cet immigré portugais qui avait décidé de travailler dur en France le temps qu’il faudrait pour acheter une maison au pays. Il y était parvenu mais, six mois après sa retraite, un cancer déchirait en morceaux le contrat de sa vie. Ses yeux fouillaient les miens à la recherche d’une explication. Dans cette chambre, nous découvrions l’insondable vide de sens.»

 

« Le travail d’aumônier consiste en la fréquentation quotidienne de la Plainte. En m’aventurant dans le vaste territoire d’insécurité qu’est le milieu hospitalier, je savais que mon travail consisterait à me tenir en position d’accueil plutôt que de défense. » « Il n’existe pas de formation universitaire qui prépare à l’impuissance ». « On reconnaît ses amis à ce qu’ils savent supporter la présence palpable du malheur, sans fuir ni ouvrir la bouche en vaines consolations. » Cela vaut pour un aumônier comme pour d’autres.

 

  1. Muller-Colard M. L’Autre Dieu – La Plainte, la Menace et la Grâce. Genève : Ed. Labor et Fides, 2014, 110 pages.

 

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