09/01/2016

Eviter que le monde ne se défasse... Qu'en dire à nos enfants ?

 

 

Début d’année, moment privilégié d’un regard en arrière en faisant un bilan puis vers l’avant. Au terme de 2015, « Paix sur la terre, bienveillance envers tous les hommes » était plus que jamais d’actualité, mais... Il y a près de 60 ans, Albert Camus lançait : « Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse (…) Devant un monde menacé de désintégration, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. »

Prémonitoire, non ? Avec l‘émergence récente de la galaxie terroriste, je ne suis pas le seul à rester désemparé, en constatant que mes « clés de lecture » de la marche de nos sociétés ne sont plus opérationnelles (que les règles qu’on imaginait admises ont comme disparu). Le monde que je pensais connaître est en train de se défaire.

Un aspect très perturbant, désespérant, est que, avec des actes dévastateurs survenant n’importe où sans crier gare, leurs commanditaires annulent tant d’efforts, au cours des décennies, pour passer le message que l’Autre ne doit pas faire peur et que, humain comme nous, il a le droit d’adopter des cadres de référence et des habitudes autres que les nôtres. Tous ces engagements pour une coexistence pacifique dans le dialogue sont fichus pas terre par des actes qui tirent/tuent au hasard. La réaction, que je déplore mais à laquelle on ne peut nier une certaine logique, c’est de se méfier de tous ceux qui sont originaires d’une certaine région ou religion, aussi terribles que soient les drames qu’ils vivent, aussi difficile qu’ait été leur parcours jusque chez nous. Dans la foulée, des ressources massives supplémentaires sont investies dans la sécurité alors qu’il y aurait tant de façons de les utiliser dans des buts plus constructifs.

En 2016, le risque est grand de voir des pays ou groupes de pays, sans forcément le vouloir, devenir insensibles aux besoins vitaux de dizaines de millions de personnes dans leurs pays respectifs, et de dizaines de milliers d’entre eux qui échouent à nos portes. Vers un nouveau grand cloisonnement du monde ? Qui l’imaginait ? Et cela alors que nous sommes dans une ère de systèmes hyper-connectés, où on peut tout savoir de chacun à tout moment ?

Reconstruire une base de confiance entre les gens et les pays ? Véritable condition de survie mais qui saura le faire ? Nourrir la confiance mutuelle demande toujours du temps alors qu’il est si « simple» et rapide de la détruire, comme on le voit ces jours (la même chose est vraie, soit dit en passant, d’une culture civique et démocratique, longue à mettre en place, si vite remplacée par des totalitarismes). De plus, elle est indispensable pour affronter des défis moins sanglants mais pas moins graves que le terrorisme, comme le changement climatique. Les politiques ont évidemment là un rôle primordial mais d’autres doivent y contribuer.

Dans le magazine Time, Vivienne Walt, correspondante à Paris, évoque la difficile discussion avec son fils de 9 ans après les attentats du 13 novembre (1). Relevant que l’école de cet enfant a envoyé aux parents un courriel disant « Plus que jamais, devant la barbarie, il est essentiel d’écouter nos enfants, de remplir notre rôle d’éducateurs et de répondre à leurs questions ». Oui, sans doute, mais quelles réponses donner ?

Je me demande comment nos enfants vont gérer cela, la tension voire l’agressivité généralisée. Exit la promotion de pratiques altruistes et d’un mode de vie à l’écoute de l’autre ? Un de mes confrères disait qu’il ne faut pas être pessimiste mais qu’on a le droit d’être un optimiste inquiet. Une inquiétude alors incluant lucidité et volonté d’agir, dans l’optique de la requête instante de Camus.

Plus que jamais il importe de nous souhaiter une Bonne Année.

 

 

 

 

1.Walt V. The hardest question: explaining the Paris attacks to my child. Time, November 30, 2015, p. 99.

 

 

 

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