29/09/2016

Bienvenue dans la société de longue vie

C'est le titre du dernier ouvrage de Jean-Pierre Fragnière (Editions A la Carte, Sierre, 2016). Ce sociologue  est bien connu en Suisse romande, ouvert en particulier à la problématique de la vieillesse et de l’enrichissement souhaitable du temps vécu à cette période. Il a publié récemment plusieurs ouvrages traitant des défis que pose l’évolution démographique. Le fait est qu’à tous les niveaux, qu’ils soient politiques, professionnels ou infrastructurels, il y a urgence à préparer cet avenir -complètement nouveau - et à élaborer des solutions.

Il commence par rappeler d’où nous venons avec, depuis trois quarts de siècle, les progrès importants en termes de protection sociale, les avancées de la médecine, ainsi  qu’un meilleur accès à la formation et la montée des préoccupations environnementales. Ce qui n’empêche pas que subsistent certaines « inégalités choquantes ». A propos d’AVS, intéressant de rappeler que l’âge de 65 ans, discuté aujourd’hui, a été choisi vers 1950 parce qu’il correspondait  à l’espérance de vie moyenne des hommes à l’époque – hommes qui vivent  aujourd’hui 15 ans de plus… La retraite est vécue, des études le montrent, de manières bien différentes par les uns ou les autres, selon leurs ressources et compétences propres et leur contexte relationnel. Il y a un risque de fossé entre les générations. Par ailleurs, plus d’attention est donnée aujourd’hui à la dimension spirituelle de la personne.

Fragnière  met en garde contre la « prolifération des officines du bien vieillir ». Il estime aussi que le retraité doit disposer d’un certain « devoir d’ingérence » et de présence  à la vie sociale. L’éthique, individuelle, professionnelle, sociale est aujourd’hui un thème important.  Une citation conclusive : « Chacun est invité à la table du partage entre les générations, jusqu’au bout. Tout cela doit être rendu possible. Nous en avons les moyens. Reste à écarter quelques obstacles et à saisir les outils voulus ».

 A noter enfin que, au cours des dernières années, l’auteur a dû faire face à plusieurs sérieux soucis de santé qui l’ont beaucoup fait fréquenter médecins et hôpitaux et dont l’expérience, en toile de fond, soutient son propos.

 

 

 

16/09/2016

Accueil et protection des victimes de violences domestiques

 

Il y a 40 ans que le Centre Malley-Prairie (CMP), de Lausanne, a été créé et s’est engagé dans la prise en charge de personnes battues et la prévention y relative. Pas inutile de rappeler que les mauvais traitements, en particulier de femmes et d’enfants, n’ont longtemps guère été considérés comme un problème médico-social.  Dans le droit romain qui a inspiré une bonne partie du nôtre, le pater familias avait droit de vie et de mort sur les personnes de son foyer, épouse et enfants compris. Même si les historiens ont montré que les autorités civiles ou religieuses ont parfois sanctionné de telles violences dans le passé, nos sociétés ont longtemps tendu à négliger ces sévices, on regardait ailleurs ... S’agissant des enfants battus, c’est après la Seconde Guerre mondiale seulement que des pédiatres américains ont mis formellement en évidence l’origine des traumatismes dont étaient porteurs certains de leurs patients. Progressivement, la communauté médicale a été sensibilisée à ces sévices – de nature physique, psychologique et affective, sexuelle, sans oublier ceux liés à la négligence (fait de ne pas fournir des apports indispensables). Devant les adultes victimes (parfois des hommes mais en grande majorité des femmes), là aussi nous autres professionnels avons trop cru ou fait semblant de croire aux histoires abracadabrantes contées par l’entourage pour « expliquer » qu’une personne amenée en urgence soit couverte d’hématomes ou porteuse de blessures voire de fractures.

Merci aux pionnières et pionniers qui se sont investis. Développement important, le Conseil d’Etat vaudois a décidé de mettre en oeuvre dès janvier 2015 la règle « Qui frappe, part ! », permettant d’éloigner sans délai du domicile les auteurs de violences. A propos de ces derniers, le canton a fait juste aussi en soutenant l’ouverture au printemps 2016 du Centre Prévention de l’Ale qui leur est destiné. A relever aussi l’action de l’Unité de médecine des violences, au CHUV.

Ces problématiques ont longtemps été mal appréhendées parce que, frileusement, on tendait à éviter d’indisposer par des faits gênants et des débats délicats. Or, si on entend mieux soulager/limiter les violences en notre sein, il ne faut pas craindre de se « mêler de ce qui nous regarde pas ». En dépit de notre réticence à le faire et même si, une fois ou l’autre, on exercera sa curiosité sur des personnes ou familles qui n’ont rien à se reprocher (d’une certaine manière c’est le prix à payer pour être plus efficace). Il est vrai que des problèmes compliqués au plan éthique doivent être gérés, comme le refus - pas rare - des personnes violentées que soit signalée leur situation (la loi permet - dans plusieurs cantons, exige – que, même sans leur consentement, ce signalement soit fait pour les mineurs).

 

 

 

 

08/09/2016

Marche et escalade, vocations d'un atypique étonnant

 

A propos de: Sylvain Tesson, "Petit traité sur l’immensité du monde"

Editions des Equateurs, 2005 - réédition 2016.

Sylvain Tesson est cet écrivain français qui depuis une quinzaine d’années fait partager au lecteur ses périples, avec un tropisme particulier pour la Russie et l’Asie. Réflexions sur l’espace, le temps, le besoin de partir : « Une force extérieure m’emporte avec la régularité d’un battant d’horloge. Je me laisse faire, j’ai détecté dans le voyage aventureux un moyen d’endiguer la course des heures sur la peau de ma vie ». Les nomades de son genre, dit-il, « se tissent un destin, pas à pas. Impossible de les assimiler à une confrérie : ils n’appartiennent qu’au chemin qu’ils foulent ».

L’auteur a étudié la géographie, « à cause de sa vertu voyageuse. La géographie a été inventée parce que des hommes à l’esprit curieux voulaient comprendre comment s’ordonnançaient les choses à la surface de la terre. [C’est] la plus belle des disciplines.

Il se veut un wanderer:  « Les vagabonds romantiques allemands cultivaient une certaine manière de voyager. Il leur suffisait de se sentir en mouvement, environnés de la beauté des campagnes, avec l’âme ouverte à tous les vents ». Dans l’effort de longue durée : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie (…) Scandez un verset jusqu’à l’obsession : vous oublierez vos ampoules ». Efficacité de la mantra que l’on répète assidûment.

Depuis sa prime jeunesse, avec des amis, il a pratiqué l’escalade clandestine - de nuit - d’édifices publics, cathédrales entre autres. Récit des mondes découverts : complexité des flèches de pierre et des charpentes, rencontres des témoignages laissés par les constructeurs ou d’autres (...) Nous cherchions leurs traces à la croisée des transepts. A la croisée des siècles ». La liste des ascensions entreprises impressionne !*.

 Dans un autre chapitre, Tesson dit qu’il redeviendra humaniste lorsque cessera la suprématie du mâle. « Je souffre à chaque instant de me heurter, où que je porte mes pas (aux rares exceptions des pays scandinaves, de vallées himalayennes et de jungles primaires) à la toute-puissance de la testostérone. Il me semble que l’humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome. J’ai  souvent vu des femmes affairées aux moissons pendant que les hommes s’adonnaient  à l’occupation de suivre l’ombre d’un arbre à mesure que le soleil se déplace… J’ai partagé des dîners à la table du maître de maison pendant que la mère de famille se nourrissait par terre ».

 Il annonce l’expérience qu’il vivra durant six mois en 2010 sur les bords du lac Baïkal : « J’ai envie de finir dans une cabane de rondins de bois. Je ne quitterai pas cette vie avant d‘avoir vécu une expérience qui  concentre les fruits de la vie vagabonde : la liberté, la solitude, la lenteur, l’émerveillement ». Tout en exprimant une inquiétude écologique : « Je m’interroge sur le prix que nous devrons payer à la planète en la quittant. C’est que j’ai horreur de me sentir débiteur. Puisque nous ne faisons qu’emprunter [ la terre] depuis le premier jour de notre existence, il serait juste de s’acquitter (…) Le vagabond est plus redevable encore que les autres car non content de cueillir les fruits du monde il a passé sa vie à se gorger de ses beautés ». Sur ce dernier point, je ne peux guère être d’accord, les (hyper-)consommateurs sédentaires font plus de dégâts que les nomades.

 

*Audace, témérité … en août 2014 près de Chamonix, grimpant la façade de la maison d’un ami, il a fait une chute grave dont il réchappe de justesse et garde des séquelles.