22/07/2018

St-Ex (II)

Toujours tiré de "Terre des hommes":

L’homme et les techniques. « Si nous croyons que la machine abîme l’homme, c’est que peut-être nous manquons de recul pour juger de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies (…) Chaque progrès nous a chassés hors d’habitudes que nous avions à peine acquises. Nous sommes de jeunes barbares que nos jouets neufs émerveillent encore. » Qu’en dire, à l’heure des interrogations autour d’autres nouvelles machines, de Big Data, de l’intelligence artificielle ?

Atteindre la perfection ? Intéressant  propos sur le progrès techn(olog)ique : « Tout l’effort industriel de l’homme, tous ses calculs, semblent n’aboutir qu’à la seule simplicité, comme s’il fallait l’expérience de plusieurs générations pour dégager peu à peu la courbe d’une colonne ou d’un fuselage, jusqu’à leur rendre la pureté d’un sein ou d’une épaule (…) La perfection serait atteinte, non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher. »  Avec une conclusion qui laisse songeur : « La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention » …

Responsabilité. Il insiste souvent sur la responsabilité de chacun, fort ou faible, quelles que soient ses circonstances. Parlant des équipes de pilotes et d’autres, dans leurs métiers risqués de l’Aéropostale – ou dans un engagement de guerre : « Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous ».

Apporter sa contribution. Importance pour St-Ex de dépasser son intérêt propre et celui du moment présent. « Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériels ne récolte rien qui vaille de vivre. » « Etre homme, c'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde. » Plus loin: « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix. » Des idées dont la considération ne nuirait pas aujourd’hui.

Sur la justice sociale : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. » Et sur le futur : « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. »

Aimer. La formule fameuse : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », appliquée souvent au couple (à qui bien sûr elle peut s’appliquer), évoque une nuit que St-Ex journaliste a passée, pendant la guerre d’Espagne, avec des soldats qui vont lancer une attaque dans laquelle il est probable qu’ils mourront – il le dit aussi d’une cordée d’alpinistes.

Je ne regrette rien. Perdus son mécanicien et lui dans le désert de Libye, après y avoir capoté le 30 décembre 1935, ils marchent plusieurs jours avant de rencontrer un Bédouin. Décrivant ses états d’âme alors qu’il craignait de mourir : « A part votre souffrance [s’adressant à ses proches], je ne regrette rien. J’ai eu la meilleure part. Si je rentrais, je recommencerais. L’avion n‘est pas une fin, c’est un moyen. On fait un travail d’homme, avec des soucis d’hommes (…) Je suis heureux dans mon métier. Dans un train de banlieue, je sens mon agonie bien autrement qu’ici ! »

Et ces autres phrases fortes. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » Formidable formule à l’heure où le racisme ne montre pas de signe de faiblir. Et, souvent citée : « Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants. »

 

10/07/2018

St-Ex: La grandeur d'un métier est d'unir les hommes

Je relis (début de la pause estivale) Terre des hommes, d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944). Avec des surprises.

« Telle est la morale que Jean Mermoz [pilote, héros de la Compagnie Aéropostale, années 1920-1930] et d’autres nous ont enseignée. La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines.

En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. Si je cherche dans mes souvenirs  ceux qui m’ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m’eût procurées. 

Cette nuit de vol et ses cent mille étoiles, cette sérénité, l’argent ne les achète pas. Cet aspect neuf du monde après l’étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces sourires fraîchement colorés par la vie qui vient de nous être rendue, ce concert des petites choses qui nous récompensent, l’argent ne les achète pas. »

Terre des hommes a été publié en 1939, peu avant la guerre qui allait (à nouveau) ravager l’Europe et le fera mourir (disparu en Méditerranée au cours d’une mission).  On sait la profondeur de la réflexion de St-Ex, sa perspicacité et sa finesse dans la compréhension des rapports humains - voir Le Petit Prince. Beaucoup d’autres avec lui, au cours des huit décennies qui se sont ensuite écoulées, ont cherché à dire ce qui compte et ce qui compte moins. Avons-nous beaucoup appris ? Pas tout à fait sûr…

02/07/2018

Le Conseiller fédéral Cassis

Ignazio Cassis est un confrère et ami de longue date, j’ai apprécié son action de médecin cantonal du Tessin, j’ai salué le fait qu’il accède au Conseil fédéral. Il a fait récemment des déclarations surprenantes.

D’abord, il y eu ses paroles sur le Proche-Orient et ses centaines de milliers de réfugiés. Pourtant, la situation matérielle, psycho-sociale, familiale, de travail, de ces personnes  est un problème majeur depuis plus d‘un demi-siècle ; on ne saurait régler le problème par des phrases simplistes. Ensuite, il a donné des coups de gomme à un rapport au Conseil fédéral sur le développement durable et la transition énergétique. Supprimer le mot solidaire de l’expression « une Suisse fiable et solidaire » est préoccupant, et pas dans la tradition de notre pays. De plus, je ne serais pas le seul à être atterré s'il donnait, sur le dossier climatique, dans des affirmations du style négationniste de l’Administration US. Il est impératif d'appliquer une nouvelle stratégie énergétique qui s'éloigne à grande vitesse des énergies fossiles.

Ceux qui sont engagés dans la coopération craignent que des considérations strictement économiques, celles du SECO, prennent de plus en plus d’importance et qu’on porte un regard indûment critique sur des programmes d’éducation, de formation ou sociaux qui n’ont pas de retombées directes favorables à la Suisse. Pourtant, avant son élection, Ignazio Cassis présidait Fairmed, une fondation qui avait pour vocation l’aide aux lépreux (un domaine où l’objectif ne pouvait guère être la rentabilité économique).

J’imagine aussi qu'il fait partie de la majorité du Conseil qui a décidé d’affaiblir les conditions strictes mises à la vente d’armes à l’étranger – alors que le Proche-Orient est à feu et à sang et que des factions armées sévissent ailleurs.

Où est passé le médecin de santé publique et remarquable polyglotte avec une vision mondialiste ? Mais je sais qu’un mandat de Ministre des affaires étrangères est une charge extrêmement lourde, qu’il faut apprendre le métier.