28/07/2019

Les enjeux de l’anthropocène

 

A  propos d'un ouvrage stimulant d’un auteur romand

Serge Thorimbert - La Pentecôte des robots. Editions de l’Aire, Vevey, 2018, 238 pages.

 L'auteur est un ingénieur de 59 ans, chef d’entreprise, qui cultive aussi des préoccupations d’ordre humaniste et spirituel. Il publie un livre sur l’avenir de nos rapports avec les développements technologiques.

Une notion qu'il met en évidence est l’interfaçage entre l’humain et la nature : le fait que, depuis des millénaires, la progression de l’homme s’est faite en établissant/interposant des artefacts entre lui et l’environnement - depuis la peau de bête pour se vêtir jusqu’aux dispositifs sophistiqués en nombre croissant, smartphone, prothèses etc. De manière telle à, aujourd’hui, « s’interfaçer/se distancer de la nature au point que les équilibres de la vie sont rompus. » Dans l’histoire de l’Homme : « En concomitance avec l’émergence de la conscience, le corps et le psychisme humains ont peu à peu cessé de s’adapter à leur environnement. L’homme fait partie de la nature, en dépend mais entretient avec elle un rapport ambivalent qui lui vaut de dire l’aimer autant qu’il la détruit. »

Servitude numérique. « C’est un siphonnage permanent de nos cerveaux, de notre mémoire et de notre savoir-faire, qui s’opère par transfert vers le Cloud. Tout semble concourir pour chasser l’être humain (maillon faible et coûteux) en le remplaçant par des systèmes informatisés. » L’hypothèse d’une perte de contrôle face à l’intelligence artificielle n’est plus un fantasme. Des personnes comme Stephen Hawking, Bill Gates et Elon Musk l’envisagent. 

« Nous sommes devenus démiurges en instaurant une nouvelle ‘divinité’ : omnisciente (Big Data, le Cloud), omniprésente (internet) et omnipotente (les moyens autonomes de calcul, de commande et de pilotage), dont les facultés nous dépassent. »

Penser le futur. Ce qui caractérise les années récentes, c’est la prise de conscience qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Toutefois : « Comment penser le futur ? Ceux que nous créditons comme aptes à le faire ne s’expriment que de manière sectorielle, en experts au jargon pas pleinement appréhendable. » « Même lorsque le consensus est large, voire unanime, nous sommes incapables de prendre les décisions qui s’imposent » - remarque qui s’applique parfaitement aux questions de climat et de biodiversité.

Nous n’avons pas d’autre choix, dit Thorimbert, que d’embrasser une véritable maturité - dans notre appréciation de la situation et notre volonté d’effectuer les changements nécessaires. Mais la majorité de la population n’en est pas là, sensible qu’elle est aux discours alléguant qu’il n’y a pas de problème...

Une éthique des machines ? « Il n’est pas inconcevable que les machines, dépourvues d’empathie mais aussi de cupidité et de goût du pouvoir, puissent accéder à une forme de ‘conscience mathématique’, froide mais déterminée à la préservation des équilibres de la vie sur la Terre »… Mécanisme qui nous protégerait de l’arrogance et de la mégalomanie que nous ne sommes pas en mesure de réfréner ?! « Les machines pourraient, mues par une forme de ‘réflexe’, couper les vivres de l’industrie de l’armement, de la production agrochimique, inhiber le fonctionnement de structures boursières et commerciales ».

« Le technocentrisme ne propose aucun projet de société. » Pour finir, cette citation de William Carlos Williams, médecin et poète américain (1883-1963) : « L’homme a survécu jusqu’ici parce qu’il était trop ignorant pour réaliser ses désirs. Maintenant qu’il le peut, il doit les changer, ou périr. »

 

 

16/07/2019

Climat et biodiversité (Barrau II)

Quelles actions entreprendre? Il n’y a plus vraiment de controverse sur la réalité du dérèglement climatique, ni sur le fait qu’il est anthropocène. Sur les évolutions indispensables, Barrau présente une liste comparable à ce qu’on peut trouver ailleurs : en plus de la promotion des énergies renouvelables et de la nécessité de laisser les combustibles fossiles « là où il sont, sous terre » : diminuer l’utilisation de l’avion, mieux isoler les bâtiments, modérer les chauffages - et la climatisation !, produire et consommer localement -  diminuer en particulier la consommation carnée. Et abandonner toute politique nataliste !

 Mesures impopulaires. Il ne cache pas que des mesures gênantes voire coercitives doivent être envisagées. « Les politiques doivent jouer leur rôle en imposant ce qui doit l’être.» Toutefois : « Pas question d’instaurer une dictature verte ! Il s’agit de se donner les moyens d’éviter le pire, de considérer que la vie a une valeur supérieure à l’argent. Pourquoi sommes-nous libres de détruire le monde et de décider que nos enfants ne pourront pas y vivre ?  […]  Nos biens sont protégés par la loi, est-il acceptable que la vie ne le soit pas ? ».

Une évolution législative plus contraignante à l’endroit de comportements ‘contraires à la vie’ tendrait vers une liberté accrue.

Le défi social. Un problème majeur, illustré par le mouvement des gilets jaunes en France durant l’hiver dernier : « Tout changement des habitudes de vie exige des efforts. Ils doivent être pris en charge par la collectivité et pas par ceux qui sont déjà en difficulté. Pour autant, il n’est plus possible de tout sacrifier aux seuls impératifs économiques ou au seul hédonisme irresponsable de ceux qui en ont les moyens. »

La foi dans les technologies pour continuer comme avant ? « Naturellement la technologie peut aider. En matière de gaz à effet de serre, certains progrès peuvent amoindrir quelques effets néfastes. Mais la seule solution est la baisse de la consommation – ce qui ne veut pas dire la baisse des avancées intellectuelles. Il n’est pas possible de stopper la destruction en cours sans rien changer à nos modes d’échange. ll n’y aura pas de ‘miracle’, pas d’invention scientifique de dernière minute. »

Des enjeux éthiques et philosophiques. « Tout repose sur un pari : celui de la primauté de la vie. On pourrait décider qu’il vaut mieux laisser le système se crasher. Le problème de cette vision cynique tient à ce qu’elle oublie que les espèces sont constituées d’individus » (qui souffriraient et mourraient à cause d’un tel laisser faire).

Valoriser une certaine humilité responsable. « Le changement qui s’impose est une chance d’explorer un nouveau rapport au réel. Toute une ‘magie mystérieuse de l’ici’ est à réapprendre, pour le meilleur. Il faut redessiner notre manière d’habiter le monde. »

Un mot sur le monde vivant non-humain : « Certains pays commencent à donner des droits (la personnalité juridique) à des rivières ou des forêts. C’est une piste qui mérite d’être explorée. » Et un surprenant mot de conclusion : « Si le poète est celui qui sait entrevoir ce qui n’avait pas encore été imaginé, l’avenir sera poétique ou ne sera pas. » 

14/07/2019

Climat et biodiversité - Barrau, un intellectuel français qui s’engage

A propos de: Aurélien Barrau

Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité

Paris : Michel Lafon, 2019, 143 pages

Aurélien Barrau (1973) est un astrophysicien français qui occupe des positions de haut niveau au plan scientifique. Il est connu du grand public depuis l’action lancée avec 200 personnalités en septembre 2018 dans le journal « Le Monde », suite au départ du ministre de l’écologie Nicolas Hulot.

Dans sa préface : « Mes collègues ne savent plus comment exprimer la gravité de la situation climatique pour être entendus. ll est vital de porter cette question au centre de l’action politique. La sixième extinction massive de l’histoire de la Terre est en cours. L’évolution des températures se fait sur des périodes beaucoup trop courtes pour que les organismes vivants puissent s’adapter comme ils l’ont fait dans le passé."

« ll existe un certain nombre de paliers : si le prochain est franchi, même un ascétisme radical ne pourra pas inverser la tendance et les dégâts seront irréversibles […] L’augmentation du réchauffement induisant par effet domino des réactions en chaine incontrôlables est maintenant une hypothèse sérieuse. »

Changer de modèle. « Je souhaite que notre violence extrême envers la vie [par le modèle économique actuel] fasse maintenant partie de ce qui n’est plus autorisé. » « Tenter l’expérience d’un être-à-la-vie coopératif et symbiotique, comme le sont la grande majorité des relations dans la nature. »

Les politiques assumeront-ils ?  Malgré le verdissement de surface de plusieurs parlements, rien n’indique que des majorités sont en vue qui entreprendraient les changements que scientifiques, observateurs et certains politiques (tout de même) jugent indispensables. Je lisais que des études sur la décadence et disparition d’empires puissants (romain, maya, asiatiques ou même le cas particulier de l’Ile de Pâques) montrent que, dans les périodes concernées, les responsables ont simplement fait faux, ont accéléré par leurs décisions les évolutions funestes.

Quelle est la vraisemblance d’un changement d’orientation - de cœur - chez les puissants comme dans les mécanismes économiques qui nous gouvernent ? Si la tendance de concurrence agressive se poursuit, cela se traduira en guerres ; nous avons déjà des guerres commerciales mais des prétextes seront trouvés pour en faire des militaires (ce qui, comme on sait, sera un puissant facteur de croissance économique !). Avec la guerre réapparaitront les deux autres grands fléaux classiques que sont la faim et les épidémies...

Un paradoxe ici est que le dernier siècle a vu des progrès qui permettraient de combattre efficacement la faim et la maladie et de promouvoir la paix, si nous étions une société du partage comme celle qu‘appelle de ses vœux Aurélien Barrau. « Il est vital que l’écologie soit la priorité absolue de tout pouvoir politique, en s’opposant chaque fois que nécessaire aux lobbies et aux pouvoirs financiers. Engageons-nous à harceler le pouvoir politique. Montrons sans relâche que la rigueur n’est pas du côté des apôtres d’une consommation irréfléchie. »