27/09/2019

Une voix différente - Jonathan Franzen et le climat

 

Jonathan Franzen (1959) est un romancier et essayiste américain. Il est un contributeur fréquent de la revue «The New Yorker », dans la dernière livraison de laquelle, le 8 septembre, il publie un article intitulé « Et si nous cessions de prétendre ? L’apocalypse climatique vient. Pour nous y préparer, nous devons admettre que nous ne pouvons l’éviter ». Well…… Extraits :

« La bataille pour limiter les émissions de carbone a le parfum d’un roman de Kafka. Le but à atteindre est clair depuis trente ans et, malgré certains efforts, nous n’avons pour l’essentiel pas fait de progrès vers ce but. Aujourd’hui, les preuves scientifiques sont pratiquement irréfutables. Si vous avez moins de soixante ans, vous avez une bonne chance de voir les conséquences radicales de ce dérèglement : récoltes catastrophiques, incendies apocalyptiques, économies qui s’effondrent, inondations, centaines de millions de réfugiés fuyant des régions devenues inhabitables par la chaleur ou la sécheresse. Si vous avez moins de trente ans, vous avez la garantie de le voir. »

 

« Si vous vous préoccupez de la planète et des gens et animaux qui y vivent, vous pouvez réfléchir à la situation de deux manières. Vous pouvez continuer à espérer que la catastrophe peut être évitée et alors être de plus en plus frustré ou furieux de l’inaction du monde. Ou vous pouvez accepter que le désastre arrive et repenser à ce que cela signifie d’avoir de l’espoir. »

 

Franzen pose la question : « Que faire quand on a admis que la partie était perdue face au changement climatique ? » Il ne croit pas qu’il ne faille rien faire. Il recommande de placer son espoir dans des objectifs plus facilement atteignables, dans le court terme, dans son environnement immédiat.

Il fait référence aux Jardins potagers pour les sans-abri de Santa Cruz, où il habite, et conclut. « Ces jardins changent des vies, l’une après l’autre, depuis près de trente ans. Un temps peut venir, plus vite que nous ne l’imaginons, où les systèmes d’agriculture industrielle et de commerce mondial vont s’effondrer et où les sans-abri seront plus nombreux que ceux qui ont une maison. A ce moment, une agriculture traditionnelle locale et des communautés fortes ne seront pas simplement des slogans libéraux (au sens US du terme = de gauche). La gentillesse à l’égard des voisins, le respect de la nature - maintenir un sol sain, gérer sagement l’eau, prendre soin des insectes qui pollinisent par exemple, seront des éléments essentiels face à la crise – et pour la société qui survivra(it). »

 

 

 

07/08/2019

Désobéissance civile et usage de la force publique...

Au printemps dernier à Lausanne, on a vu une manifestation de jeunes militants pro-climat devant le Crédit Suisse. Ils se sont retrouvés devant un tribunal. Au début de l’été, des démonstrations similaires ont eu lieu devant l’UBS à Bâle et le Crédit Suisse à Zurich. La police zurichoise a réagi très vigoureusement, ainsi que le Ministère public. Le petit-fils d’une amie femme de médecin a été interpellé et je suis interloqué par les méthodes utilisées. Citation : « Notre petit-fils de 17 ans était à Zurich : il a été mis en garde à vue pendant 24 heures, sans possibilité de contact avec l’extérieur. Il était accusé d’avoir entravé le passage vers les portes du CS - c’est-à-dire d’avoir occupé le trottoir. D’autres sont restés emprisonnés plus longtemps. Les membres du groupe ont reçu des amendes de Fr. 800.- à 1600.- ».

La NZZ a publié le 19 juillet deux lettres de médecins, les Drs. Hagnauer et Haemmerle, sur ce qu’on peut appeler des brutalités surprenantes. « A côté des aspects juridiques [excès dans les mesures prises], les aspects psychologiques ne sont pas moins dramatiques. Des jeunes gens font preuve de désobéissance civile au nom de leur et de notre avenir et sont punis pour cela. Nous savons pourtant que le fait de se taire et de réprimer des angoisses rend malade - mais pas le fait de réagir activement auxdites angoisses. » (P. Haemmerle, pédopsychiatre). On relève que le Ministère public bâlois a été encore plus sévère. On nous a traités comme des criminels, dit une jeune femme.

Zurich est une des grandes places financières du monde et souhaite défendre ses « poules aux œufs d’or ». Néanmoins, comment ne pas voir une disproportion marquée entre les faits et les réactions policières et des Ministères publics ? Les faits, c’est une manifestation pacifique comme tant d’autres – et, NB, il n’est pas incompréhensible que des manifestants résistent quelque peu quand ils sont « évacués » manu militari. Faut-il rappeler que la proportionnalité est une base de notre ordre juridique ? De même que l’interdiction de l’arbitraire.

Surtout, il importe d’apprécier les raisons de manifester. Le dérèglement climatique est incontesté (sauf par quelques négationnistes). Il représente des risques graves pour le milieu naturel et humain, en partie déjà concrétisés.

Une partie importante de la jeunesse est très préoccupée – c’est de son avenir qu’il s’agit. Notamment en soulignant fortement que, pour freiner cette dramatique évolution, il faut que soit très limité, voire supprimé, l’emploi des combustibles fossiles ; et qu’un moyen de le faire est de convaincre les places financières et les caisses de pensions de désinvestir ce secteur. Mais ces dernières mettent beaucoup de temps à admettre leur rôle à cet égard.

Il est vrai que les manifestants ont créé des perturbations mais, s’agissant des enjeux planétaires, les « puissances qui comptent », dont la finance, portent une responsabilité majeure dans des bouleversements bien plus graves. La question naïve (de bon sens ?) est alors : « Qui devrait être interpelé et même sanctionné, comment et combien ? ». L’important est de rendre attentive la société à des effets délétères critiques du modèle actuel de société – et de la faire évoluer.

La loi c’est la loi, et les autorités ont une certaine latitude de « taper fort » sur des éléments gênants. Dans le cas particulier, ce n’est pas ce qu’elles font de mieux. Doit encore être mentionné un aspect grave : les manifestants de Zurich et Bâle ont été soumis à des tests ADN ; or la loi est très claire, cela n’est licite que dans des cas beaucoup plus graves. Selon le professeur D. Sprumont, de Neuchâtel », faire de tels tests était « totalement disproportionné. Il s’agit d’un vrai dérapage dont il faut s’inquiéter» (2). Big Brother s’invite… Et la Fontaine l’a dit : « Selon que vous serez puissants ou misérables… »

 

Références :

1.24 heures du 19 juillet rapporte comment des ténors du barreau vaudois se sont engagés bénévolement pour défendre ces accusés.

2.Le Temps – T-magazine en ligne, 22 juillet 2019.

 

16/07/2019

Climat et biodiversité (Barrau II)

Quelles actions entreprendre? Il n’y a plus vraiment de controverse sur la réalité du dérèglement climatique, ni sur le fait qu’il est anthropocène. Sur les évolutions indispensables, Barrau présente une liste comparable à ce qu’on peut trouver ailleurs : en plus de la promotion des énergies renouvelables et de la nécessité de laisser les combustibles fossiles « là où il sont, sous terre » : diminuer l’utilisation de l’avion, mieux isoler les bâtiments, modérer les chauffages - et la climatisation !, produire et consommer localement -  diminuer en particulier la consommation carnée. Et abandonner toute politique nataliste !

 Mesures impopulaires. Il ne cache pas que des mesures gênantes voire coercitives doivent être envisagées. « Les politiques doivent jouer leur rôle en imposant ce qui doit l’être.» Toutefois : « Pas question d’instaurer une dictature verte ! Il s’agit de se donner les moyens d’éviter le pire, de considérer que la vie a une valeur supérieure à l’argent. Pourquoi sommes-nous libres de détruire le monde et de décider que nos enfants ne pourront pas y vivre ?  […]  Nos biens sont protégés par la loi, est-il acceptable que la vie ne le soit pas ? ».

Une évolution législative plus contraignante à l’endroit de comportements ‘contraires à la vie’ tendrait vers une liberté accrue.

Le défi social. Un problème majeur, illustré par le mouvement des gilets jaunes en France durant l’hiver dernier : « Tout changement des habitudes de vie exige des efforts. Ils doivent être pris en charge par la collectivité et pas par ceux qui sont déjà en difficulté. Pour autant, il n’est plus possible de tout sacrifier aux seuls impératifs économiques ou au seul hédonisme irresponsable de ceux qui en ont les moyens. »

La foi dans les technologies pour continuer comme avant ? « Naturellement la technologie peut aider. En matière de gaz à effet de serre, certains progrès peuvent amoindrir quelques effets néfastes. Mais la seule solution est la baisse de la consommation – ce qui ne veut pas dire la baisse des avancées intellectuelles. Il n’est pas possible de stopper la destruction en cours sans rien changer à nos modes d’échange. ll n’y aura pas de ‘miracle’, pas d’invention scientifique de dernière minute. »

Des enjeux éthiques et philosophiques. « Tout repose sur un pari : celui de la primauté de la vie. On pourrait décider qu’il vaut mieux laisser le système se crasher. Le problème de cette vision cynique tient à ce qu’elle oublie que les espèces sont constituées d’individus » (qui souffriraient et mourraient à cause d’un tel laisser faire).

Valoriser une certaine humilité responsable. « Le changement qui s’impose est une chance d’explorer un nouveau rapport au réel. Toute une ‘magie mystérieuse de l’ici’ est à réapprendre, pour le meilleur. Il faut redessiner notre manière d’habiter le monde. »

Un mot sur le monde vivant non-humain : « Certains pays commencent à donner des droits (la personnalité juridique) à des rivières ou des forêts. C’est une piste qui mérite d’être explorée. » Et un surprenant mot de conclusion : « Si le poète est celui qui sait entrevoir ce qui n’avait pas encore été imaginé, l’avenir sera poétique ou ne sera pas. »