29/06/2016

Conflits d'intérêts...

Des situations légalement possibles mais éthiquement inacceptables !

 

 

A fin mai, les médias s’émouvaient d’apprendre que le groupe de cliniques Hirslanden est contrôlé par un milliardaire sud-africain dont les investissements diversifiés incluent le luxe, des chaînes de télévision… et le tabac (notamment BAT, bien présent en Suisse)(1).

Business is business. Les cliniques privées ont le droit de faire des bénéfices et de rémunérer leurs actionnaires. Mais ce n‘est pas faire preuve de mauvais esprit que de relever que, dans ce cas, le conflit d’intérêts est total pour le propriétaire : il a besoin que ses investissements dans le tabac rapportent et, plus ils rapportent, plus cela donne de travail à ses cliniques. Et on se souvient que le tabagisme est le principal facteur de risque de maladie  évitable  dans nos pays.

C’est un lieu commun de relever qu’il y a des quantités de choses qui ne sont ni morales, ni estimables, ni utiles et qui néanmoins sont légales. Quant au principe cela ne me pose pas de problème majeur, je ne recherche pas une « société parfaite » qui courrait un grand risque d’être totalitaire. Mais, même attaché à la liberté entrepreneuriale, on souhaiterait que les producteurs de prestations et ceux qui les financent réfléchissent aux effets (aux synergies) délétères de leurs « offres ».  

 Des dissonances grossières au sein de l’éventail de ces offres doivent préoccuper le public comme  les capitaines d’industrie ; ainsi un manque frappant de cohérence entre ce que fait la main droite (traiter des malades) et ce que fait la gauche (promouvoir l’usage du tabac et donc la mauvaise santé - la mort prématurée pour une dizaine de milliers de Suisses par an). Demander une certaine décence.  On ne moralisera pas facilement ni complètement le milieu financier, c’est clair, mais il importe d’interpeler ses opérateurs quant aux dilemmes éthiques suscités par leur activité – c’est dans ce sens que des Hautes Ecoles créent des chaires d’éthique des affaires.

Compte tenu de leurs traditions et règles, l’enjeu pour les professions médicales et soignantes est alors de savoir comment on peut être, sous une forme ou l’autre, employé par une organisation dont le succès se mesure à la quantité de produits pathogènes qu’elle parvient à vendre.  Certains dans le passé ont courageusement fait preuve de « désobéissance civile professionnelle » (en France par exemple, affaire du Mediator).

Il y a des signes encourageants. Au moment même où était discuté le « cas » Hirslanden, l’assureur Axa Wintherthur décidait de se désengager de l’industrie du tabac, ayant conclu qu’il ne lui était pas possible avec de tels intérêts financiers de se présenter comme « un assureur santé responsable » (2).  Depuis une quinzaine d’années, plusieurs centaines d’institutions, y compris des Ecoles de médecine et des universités, ont pris la même décision. Dans un domaine bien particulier, la multinationale Pfizer a décidé récemment de mesures pour empêcher que ses spécialités (médico-pharmaceutiques !) soient utilisées pour des exécutions capitales (3).

Il y a une génération, la problématique de l’investissement responsable était présente dans des milieux limités, peu influents, religieux par exemple - on demandait  à son gérant de fortune d’éviter l’industrie de l’armement. Il faut se féliciter de ce qu‘elle a pris une autre envergure aujourd’hui. Parce que l’argument « l’argent n’a pas d’odeur »  est de moins en moins acceptable et que (lentement) les politiques et certains entrepreneurs sont sensibilisés à des défis majeurs. Dans la foulée des débats sur le changement climatique, le journal The Guardian a lancé un mouvement pour inciter les grands groupes financiers à désinvestir le domaine des énergies fossiles, ce qu‘ont fait récemment les fondations liées à la famille Rockefeller.

Une éthique des affaires ne devrait pas être une utopie (même si les témoignages sont nombreux que, dans les hautes sphères du business, est répandue une certaine culture dans laquelle le bluff voire la tromperie, et certainement les compromissions éthiques, font partie de la pratique courante).

 

  1. Wie der südafrikanische Rupert-Clan in der Schweiz mit Zigaretten un Spitälern Millionen verdient. www.argauerzeitung.ch, 24 Mai 2016. Et : Talos Ch. Hirslanden financé par un magnat du tabac. Tribune de Genève, 23 mai 2016.

      2.Le Temps (Lausanne), 24 mai 2016, p. 19

  1. Revue médicale suisse, 25 mai 2016, p. 1070-71.

26/08/2011

« Il faut sauver le soldat Terre »

 

 

 

                                                                   Quiconque croit qu’une croissance exponentielle

                                                                    peut continuer indéfiniment dans un monde fini est                                                

                                                                    un fou ou un économiste

                                                                    Kenneth Boulding (1910-1993)

 

 

Le titre ci-dessus est l’exclamation de Edgar Morin, sociologue qui a dynamisé sa discipline en France vers 1960 et a œuvré de manière marquante comme philosophe. Un sage très respecté. A 90 ans, publie une sorte de bilan, « La Voie – Pour l’avenir de l’humanité ».

 Au chapitre des phrases qui choqueront certains : « Le développement a créé de nouvelles corruptions, il a détruit les solidarités traditionnelles, a engendré une croissance de la criminalité par des mafias internationales. En ce sens, le développement est anti-éthique ». Dans tous les cas, le développement apparaît assez aveugle aux dégâts qu’il produit. Aujourd’hui, « on appelle sous-développées des cultures [que Morin appelle peuples premiers, ou -témoins, ou -racines] qui comportent des savoir-faire, des sagesses, des arts de vivre souvent absents ou disparus chez nous ; elles recèlent des richesses qui maintiennent l’éthique communautaire, avec une relation d’intégration à la nature et au cosmos » « L’organisation disjonctive de la connaissance scientifique produit des connaissances morcelées, d’où le paradoxe que cela  produit plus de cécité que de lucidité ».

 

Sur un thème chaud : « Ainsi, les pays riches devraient combiner les croissances nécessaires avec les décroissances non moins nécessaires. ». Différencier donc la réflexion au lieu  de rejeter en bloc les avertissements à propos d’un emballement qui, quant à moi, paraît manifeste. Ainsi, l’Arc lémanique connaît une croissance rapide dont beaucoup se réjouissent (encore) mais qui doit aussi inquiéter. La politique, la res publica, est bien sûr au centre des enjeux. Morin : « la pensée politique est au degré zéro. Elle ignore les travaux sur le devenir des sociétés, [elle] se satisfait des rapports d’experts et des statistiques (…) Elle ne sait pas que Shakespeare la concerne, elle ignore les méthodes aptes à traiter la complexité du monde. Privée de pensée, la politique a passé, comme disait Max Weber, de l’économie du salut au salut par l’économie ».

 

La nécessité d’une politique planétaire et d’une instance de décision planétaire a suscité les conférences de Rio, Kyoto, Copenhague, lesquelles ont confirmé les diagnostics alarmistes » (NB : c’était écrit avant Fukushima). Dans le chapitre sur l’eau qui de bien public devient de plus en plus bien marchand, à laquelle s’est intéressé aussi Erik Orsenna, dont on peut recommander le « petit précis de mondialisation », Morin demande que des mesures de sauvegarde soient mises en œuvre aux échelles locales et nationales, tout en appelant de ses vœux un consensus supranational et un Office mondial de l’eau doté de pouvoirs adéquats.

 

Devant ces utopies de gestion planétaire, les « réalistes » s’esclaffent ! J’en ai une modeste expérience personnelle, il y a dix ans à la Constituante vaudoise où j’ai oeuvré pour l’institution d’un Conseil de l’avenir - surprise : le peuple a accepté l’inscription d’un organe de prospective à son article 72 mais la mise en œuvre se fait attendre. On ironise : un tel Conseil serait-il un quatrième pouvoir ? On soulève le spectre de la « république des sages » ; refusant de voir la course à l’aveugle actuelle, on encense l’axiome des conservateurs non-éclairés, à savoir le droit de chacun de faire du profit n’importe comment, sans égard pour les impacts sociétaux. Or, comment nier le besoin d’une gouvernance mondiale qui soit tant soit peu à distance des contraintes électoralistes et s’attache au long terme, avec un éventail de compétences assorties de prérogatives. 

 

Il s’agit de sauver le soldat Terre. « Tout est à repenser, tout est à commencer », dit le nonagénaire Morin. Avec cette formule illustrant excellemment la vocation et la vertu possible de notre espèce : « La diversité est le trésor de l’unité humaine ; l’unité est le trésor de la diversité humaine ».Comme lui, j’aimerais penser que le pire, quoique probable, n’est jamais certain.

 

 

14:48 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0)