20/04/2016

Lettre d'Amérique : Les Etats-Unis, "melting pot" très hétérogène

 

 

Je reviens d’une visite à la famille d’un de nos enfants qui vit près de New York. Plus que jamais, l’observation du pays laisse songeur. Ainsi dans des domaines où j‘ai été impliqué comme médecin cantonal. En matière de sexualité, on trouve chez les « people » du spectacle et sur les réseaux sociaux les débordements les plus diversifiés, alors que le pays reste divisé sur le caractère judicieux d’une éducation sexuelle aux enfants. Ce thème, comme d’autres en régime fédéraliste, y est de la compétence des Etats et, plus à la périphérie, des districts scolaires (et être membre d’une commission scolaire est un mandat politique majeur). Une telle sensibilisation, bien admise dans les Etats urbains et libéraux, est refusée dans des régions où cela n’intéresse pas les responsables de savoir que les enfants qui en ont bénéficié ont des relations sexuelles moins précoces, moins fréquentes et moins à risque que ceux qui n’en ont pas eu (le taux de grossesses adolescentes aux USA est le plus haut des pays industrialisés). Dans certains Etats, on n’admet que l’encouragement à l’abstinence... La Cour suprême a imposé aux 50 Etats d’admettre le mariage gay mais cette décision semble avoir stimulé les milieux traditionnels à mettre en place autant de brimades à l’endroit des LGBT. Sous prétexte de respect des convictions religieuses de certains prestataires, on fait des lois qui leur permettent de refuser leurs services aux LGBT. Tout récemment en Caroline du Nord, alors que la capitale Raleigh avait émis un règlement communal interdisant de telles discriminations, le Parlement de l’Etat s’est empressé de voter une loi invalidant tous textes de cet ordre.

Drogues : la proportion de ceux qui croient encore à la funeste et irréaliste « Guerre à la drogue » est heureusement en diminution, mais les prisons sont pleines de gens arrêtés pour des  infractions mineures telles qu’usage de cannabis (au total, 2,5 millions de personnes emprisonnées dans un pays de 325 millions, taux le plus élevé dans le monde). La population carcérale est de manière très disproportionnée noire voire hispanique et tout l’éventail politique ou presque admet que le système judiciaire fonctionne de façon objectivement raciste. On sait la persistance d’un racisme ordinaire, notamment de la part de services de police qui ont la gâchette très facile. L’usage médical du cannabis est largement accepté (rappelons qu’en Suisse il est soumis à des exigences restrictives alors que son emploi en clinique devrait être admis de routine plutôt que comme exception). Quatre Etats ont légalisé le commerce et l’usage récréatif de la marijuana (1). Un mot enfin sur l’actuel cirque des primaires qui doivent désigner les candidats à l’élection présidentielle de novembre. Le succès à ce stade des deux « front-runners » républicains fait désespérer de la lucidité politique, et même du simple bon sens, d’une partie notable de l’électorat.

En dépit de leur vocation de « fusionneur » (melting pot), on voit que les Etats-Unis illustrent, sur beaucoup de terrains dont des enjeux de santé, une coexistence difficile, parfois violente, entre des milieux proches de l’Europe libérale et d’autres qui salueraient des régimes doctrinaires voire autoritaires.

 

 

  1. En Suisse, Ruth Dreifuss poursuit sa très estimable lutte pour que prévale la raison et dit « incompréhensible que le cannabis soit toujours interdit ». Elle est rejointe par le policier et criminologue Olivier Guéniat et on note avec intérêt que des projets-pilotes sont envisagés dans plusieurs villes.

 

04/12/2015

Bioéthique dans le monde

 

Je reçois en ligne le bulletin hebdomadaire BioEdge (www.bioedge.org), dont je parcours avec intérêt les informations dans le vaste domaine de la bioéthique. Son responsable est un journaliste scientifique basé à Sydney, Michael Cook, qui anime un second site stimulant, Mercatornet (www.mercatornet.com), dont le logo est « Navigating modern complexities ».

Les articles de Bioedge touchent un éventail d’enjeux. A propos d’un défi majeur, Michael Cook commente l’encyclique ‘Laudato si’ du Pape François : « En un sens, ‘Laudato si’ est une méditation large sur la bioéthique. Il y a toujours eu une tension entre une « bioéthique de la liberté », qui met l’accent sur l’autonomie de la personne et la protection de son intégrité, et une ‘bioéthique globale ‘, qui inclut l’activité humaine dans le milieu. » C’est dans ce sens que François parle d’écologie intégrale.

Bien que souhaitant développer une perspective mondiale, BioEdge parle plus d’Europe, d’Amérique du Nord et du Pacifique Sud - mais le fait est que beaucoup de travaux bioéthiques sont issus de ces régions. Les thèmes de l’euthanasie et du suicide assisté, d’actualité dans plusieurs pays, sont souvent traités.

Au moment où ces lignes sont écrites, BioEdge présente une prise de position du Comité international de bioéthique de l’UNESCO : «  La thérapie génique représente une ligne de partage en médecine. Le « genome editing » (chirurgie/aménagement d’un génome) est une entreprise prometteuse. Toutefois, des interventions sur le génome ne sont acceptables que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et sans que des modifications puissent être transmises aux descendants. » Le CIB demande un large débat sur le potentiel y relatif de la science et, à ce stade, un moratoire sur le « genome editing ». Présentation d’un travail récent du bioéthicien hollando-américain Henk ten Have, pour qui la responsabilité éthique a son origine dans la réalité de la vulnérabilité humaine : « Confronté à la mondialisation et aux défis de la pauvreté, des inégalités, de la dégradation environnementale, le discours bioéthique contemporain ne suffit plus. L’éthique ne rendra pas justice à sa mission si elle fait abstraction de la dimension sociale, et si elle néglige les effets délétères que les mécanismes du marché ont sur la vie de la société. »

Parmi les multiples problématiques abordées : la question (pérenne) de l’objection de conscience, dans divers domaines, la PMA et ses développements parfois ébouriffants, des questions liées à la transplantation, le harcèlement sexiste des chirurgiens femmes en Australie…

En cherchant ce qui concerne la Suisse : en août 2015, un article sur l’arrêt du Tribunal fédéral refusant à un couple gay la paternité d’un enfant né par mère porteuse à l’étranger. En mai était présenté l’enjeu électoral du 14 juin (modification constitutionnelle autorisant le DPI). Notre pays est aussi présent à propos d’assistance au suicide : en 2104, la loi neuchâteloise enjoignant les EMS d’accepter de telles assistances ; auparavant avait été mentionné dans le même canton l’acquittement d’un médecin mis en cause dans un cas de suicide assisté.

Il n’est pas rare d’être déçu de la qualité des articles lus sur des sujets qu’on connait !... Je ne saurais me prononcer sur l’ensemble des livraisons de BioEdge mais il me parait que ses textes et commentaires sont généralement bien informés et équilibrés. Et la pondération, la pesée attentive des enjeux, est une dimension majeure en éthique.

 

 

 

05/11/2010

La loi connaît le noir et le blanc, la vie est faite de nuances de gris

: la loi connaît le noir et le blanc, la vie est faite de nuances de gris)

 

 

Les échos médiatiques du procès du Dr Daphné Berner, accusée d’avoir pratiqué une euthanasie active, sont impressonniants, noptamment chez les internautes : l’unanimité (ou presque) des opinions lui sont favorables, certains en parlent comme d’une héroïne. Il faut dire que les caractères de la fin de vie de personnes souffrant de la maladie neurologique en cause sont tels que, sauf opposition dogmatique, « hors-sol », nous comprendrions tous que le patient veuille qu’on l’aide à mourir.

 

Est mis en évidence le caractère flou, souvent aujourd’hui, de la limite pratique entre l’assistance au suicide et l’euthanasie - où un tiers, une autre personne fait le geste entraînant la mort (je note à ce propos ces jours la publication d’un ouvrage romand sur le sujet, sous le titre « Il n’y a pas de mort naturelle… » - Editions Mon Village). Or, pour la loi, une situation est noire ou blanche alors que la vie est faite de nuances de gris. J’ai longtemps servi l’Etat, avec fierté, mais pense avoir appris qu’il y a des choses que la loi ne sait pas faire adéquatement. Confronté depuis vingt ans à la question de l’aide au suicide, comme médecin cantonal parlant avec ses confrères et au sein de la Commission nationale d’éthique, ma conviction est faite : pour des circonstances aussi personnelles et privées, la loi peut poser un cadre de principe (ce que fait bien l’article 115 du Code pénal) mais ne devrait pas aller dans le détail, devenir pointilliste. Une manière judicieuse de régler les situations limites est de donner aux Ministères publics (procureurs) la latitude de classer sans suite des cas qui ressortissent aux « nuances de gris » et suscitent la compréhension ; système que connaissent les Pays-Bas. Mais, chez nous, il faut compter avec l’allergie des Suisses au « pouvoir des juges ».

 

19:39 Publié dans Ethique | Lien permanent | Commentaires (0)