02/08/2013

Le récit qui donne envie de devenir médecin généraliste !

A propos de : Jaddo. Juste après dresseuse d’ours.

Paris : Fleuve noir 2011/Pocket 2013.

 

Jaddo est une jeune médecin généraliste française, qui apparemment reste jusqu’ici anonyme mais personne ne doute qu’elle existe bien. Après avoir suivi le cursus menant à un titre de spécialité en médecine générale), elle travaille comme remplaçante chez des collègues. Enfance et jeunesse dans une famille où on s’entend bien et on se parle (en particulier elle rend hommage à la sagesse de sa mère, « qui m’a appris toutes ces choses qu’on n’apprend pas sur les bancs de la fac ».

 

Tient depuis plusieurs années un blog, devenu très populaire. Cela étant, pourquoi dresseuse d’ourse ? Pas  parce qu’elle verrait ses patients comme des bêtes à dompter mais parce que, enfant, c’est le métier futur dont elle parlait.

 

Une des voix nouvelles de la médecine outre-Jura aujourd’hui. Critique à plusieurs égards de certains travers dans le paysage médical français : au sein de la corporation et du système  de santé (entre autres sa bureaucratie). Incisive, mordante, mais toujours empathique vis-à-vis des malades ; dans ce qu’elle raconte de son activité professionnelle (on apprend très peu de sa vie personnelle), il y a beaucoup de relationnel, de tendresse

 

Dans les 80 histoires brèves racontées, beaucoup de chose sur les difficultés de communication sur les malades qui ne comprennent pas ou restituent drôlement les termes médicaux ; sur ceux qui  insistent, qui ne viennent pas aux rendez-vous après en avoir bruyamment exigé, qui se présentent aux urgences sans que leur problème le justifie.

 

Sur ceux qui n’osent pas parler. Evocation de la fréquence et de l’importance des "consultations de seuil" : quand le patient, alors qu’il est sur le pas de porte pour s’en aller, dit « Ah et oui, encore une petite chose, docteur », et c’est la raison majeure pour laquelle il est venu.

 

Des illustrations de difficultés liées aux cadres de référence différents, du registre de l’ethno-médecine, dans la population multiculturelle et multicolore d’une grande ville française, spécialement en banlieue. A propos de tant de difficultés de vie, sociale, personnelles, familiales : « Alors, bien sûr, je suis censée convertir tout ça en médical … Avec quelle légitimité, moi avec mes propres limites ? ». On apprend que Jaddo n’est pas une amie de la dermato, qu’elle exècre (sic) ; quelques pages désopilantes à ce sujet. A la rubrique où elle explique pourquoi elle ne reçoit plus les visiteurs médicaux, elle donne le titre « Chasteté ».

 

 Relations professionnels et malades, soignés-soignants. « Elle s’est cassé le col du fémur. Au bloc opératoire, on l’installe sur une table, couchée sur le côté. Elle est complètement nue, les jambes écartées, dans l’indifférence de dix personnes dont les yeux sont tellement habitués à la nudité qu’ils ne la voient plus. Elle, elle n’est pas habituée… Elle est à un drap de la dignité ». Jaddo alors n’est qu’étudiante et n’ose pas : « Il suffirait de quelques gestes et de quelques mètres pour que j’aille couvrir la dame. Et puis quelque chose me retient ».

 

« Quand même, parfois je rêve d’être un jour la grande chef de service [en France, c’est toujours chef, pas encore cheffe], pour imposer mes lois : dans mon service on frappe à la porte avant d’entrer dans une chambre, on appelle  les gens par leur nom, on parle aux patients à la deuxième personne du pluriel, pas à la troisième du singulier, on se présente au patient ». 

 

Mais Jaddo ne prétend pas être toujours impeccable : « Je ne comprends rien de ce qu’elle me raconte et j’ai encore cinq patients à voir. Plus je ne comprends rien et plus je lui en veux ; plus je lui en veux et plus je deviens agressive ; plus je deviens mauvaise et plus je m’en veux ». Cela étant, on lira avec intérêt sa description sourire en coin du « bon malade » (il est poli, il arrive à l’heure, il me dit bonjour docteur, il a mal avec le sourire, il pose des questions auxquelles je sais répondre et il comprend les réponses etc.).

 

 

Relations médecins et infirmières (entre autres). « Dans la plupart des services, j’ai été la grande chouchoute du personnel. Grâce à mes très hauts faits. Parce que je dis bonjour, que je dis bonjour en souriant, que je dis s’il vous plaît quand je demande un truc. J’ai compris qu’une infirmière qui a plusieurs années d’expérience dans le service sait plus de choses que moi qui viens de débarquer et j’écoute ses conseils. J’ai appris que l’équipe paramédicale est une source précieuse d’information sur le vrai état des patients ».

 

Les gaspillages multiples et divers suscitent chez elle incompréhension et colère. « Les petits ruisseaux font les grandes rivières, disait ma grand-mère. Je n’arrive pas à entendre  ‘trou de l’assurance-maladie’ sans penser au petits ruisseaux, en particulier aux ruisseaux absurdes du « c’est comme ça » - commandes superflues d’examens multiples, bilan biologique complet qu’on refait à l’entrée à l’hôpital alors qu’il a été fait à l’extérieur.

 

Des conseils aux patients, aux familles, qui ont valeur générale. "Autorisons-nous une marge de bon sens autour des règles. Il n’y a pas UNE façon de faire, il y en a autant qu’il y a de familles, qu’il y a d’histoires, qu’il y a de rencontres".Aux parents et en particulier aux mères : "Ecoutez-vous, faites-vous confiance, écoutez vos limites. – et n’allez pas au delà".

 

A quoi je sers ? Incertitudes quant à la réalité qu’on est vraiment utile ou pas, qu’on aide les patients, qu’on les guérit. Mais on recueille parfois une preuve : « Sur le pas de porte, Mme P. marque un arrêt ‘Vous avez fait beaucoup de bien à mon fils [qui souffrait de douleurs abdominales chroniques qui ont résisté à tant de traitement chez des confrères], il attendait ça depuis longtemps’. A ma surprise, son fils ne venait plus à la consultation parce qu’il est guéri. Et j’ai fait ça avec ma bouche et les mots qui en sont sortis. Sans médicaments, sans examens, sans spécialiste. Ma bouche et mes oreilles ».   

 

 Drôle, substantiel, pratique, attachant. De ces choses qu’il est bon de se rappeler.

 

 

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25/02/2012

Hommage au Dr Aldo Calanca

 

 

 

C’est un médecin unanimement apprécié de ses patients comme de ses confrères qui nous a quittés le 9 février, dans sa 83e année. Le Dr Aldo Calanca a été médecin-cadre à l’Hôpital psychiatrique universitaire vaudois de Cery durant plus de vingt ans. Tout au long de sa carrière il a fait preuve d’originalité. Ainsi, il s’est beaucoup engagé dès les années 1970 dans la problématique lourde de la toxicomanie, aux drogues illégales comme à l’alcool. Ceci alors que rares étaient, parmi ses confrères psychiatres, ceux qui s’attachaient aux addictions, dont l’importance en termes de santé publique était pourtant manifeste. Dans un autre domaine lui aussi vu comme difficile, il est devenu une référence pour l’évaluation des situations transgenre.

 

En tant que médecin cantonal, j’ai eu le privilège de collaborer étroitement avec lui, dans la durée, en rapport avec les prises en charge à l’aide de méthadone. Grâce au charisme et au style confraternel du Dr Calanca a été mis sur pied un programme de perfectionnement destiné aux médecins suivant des toxicomanes à leur cabinet ; programme qui a représenté un moyen substantiel d’échanges et de soutien professionnel, pour des dizaines de praticiens acceptant de s’engager dans le suivi, qui a ses frustrations, de personnes abusant de substances.

 

Dans ses fonctions hospitalières, Aldo Calanca participait à l’enseignement aux étudiants et assistant ; beaucoup s’en souviennent comme l’un des meilleurs qu’ils aient eus. Il était l’auteur principal d’un Vademecum de thérapeutique psychiatrique (chez Médecine et Hygiène) dont, belle preuve de son apport, la 10e édition a été publiée quelques semaines avant qu’il ne s’en aille sans crier gare.

 

Dans ses nombreux sujets d’intérêt extraprofessionnels, il s’est là aussi montré atypique, surprenant parfois, comme l’a rappelé sa fille Manuela lors du service funèbre. Surtout, amateur de musique, il était un clarinettiste/saxophoniste de jazz passionné. Beaucoup de raisons de garder de lui un souvenir ému. Ciao dottore !

 

 

 

 

 

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12/02/2012

Implants mammaires PIP : A propos de la mission de l’autorité sanitaire

 

L’affaire des implants mammaires PIP donne lieu à de multiples questions. Partout les autorités sanitaires nationales s’efforcent de répondre aux craintes des patientes. Toutefois elles le font de manière non uniforme et ne recommandent pas systématiquement le retrait de ces prothèses lorsqu’elles n’occasionnent pas de troubles.

 

On peut se demander si ces instances assument véritablement leur mission ou si elles devraient prendre des mesures plus larges et/ou plus fermes. Le directeur de Swissmedic dit que son institut a fait son travail au sens des dispositions qu’il a le mandat d’appliquer. Dans le cas particulier et sans sous-estimer les préoccupations compréhensibles des femmes concernées, le fait est que le risque de complications graves est très faible. Ce qu’on sait ne demande pas d’envisager les mesures urgentes et contraignantes, à large échelle, que requiert par exemple un danger de pandémie. En Suisse, on n’aime pas (du tout !) que l’Etat donne des ordres qui ne seraient pas fondés sur une base légale claire et des motifs convaincants. Oui, l’autorité sanitaire peut, au motif de la clause d’urgence ou de celle de police, prendre des mesures non fixées par la législation spécifique. Mais le principe de proportionnalité doit être respecté : la gravité de la mesure doit être en rapport avec le risque évité, respectivement le bénéfice escompté.

 

Quelles actions seraient- elles judicieuses pour mieux répondre aux questions à propos des PIP ? L’ouverture d’une « ligne rouge » avec des répondant(e)s compétent(e)s par exemple. Plutôt que les Services cantonaux de la santé, voire l’Office fédéral, il serait pertinent « techniquement » parlant que les sociétés des disciplines médicales concernées (chirurgie plastique et esthétique, sénologie) mettent en œuvre une telle modalité. C’est  une des vertus du système suisse que des structures privées collaborent pragmatiquement avec l’autorité en remplissant des tâches d’intérêt général. Du côté du secteur public, on peut penser à des communiqués, avec les difficultés inhérentes à l’exercice car on n’évite pas les critiques : d’aucuns trouveront qu’on alarme la population pour trois fois rien, les autres au contraire qu’on banalise le danger… On peut imaginer une campagne d’information (à cet égard, la Suisse l’a fait très bien en matière de VIH/sida depuis plus de vingt ans) ; cependant ceux qui disposent des deniers publics doivent toujours se demander si l’impact vraisemblable sera en relation avec les ressources investies.

 

Il me paraît que ce sont mes confrères médecins praticiens, dans leur activité quotidienne en cabinet privé ou en hôpital, qui peuvent avoir le rôle le plus utile, dans la relation thérapeutique personnelle et de confiance avec leurs patientes. Certaines connaissances sont établies : les implants PIP étaient de qualité insuffisante et se rompent parfois ; l’évaluation de la situation selon les sources disponibles ne justifie pas à mon sens qu’on incite toutes ces femmes, en urgence, à demander le retrait des prothèses (NB: toute intervention chirurgicale entraîne en soi des risques, qui peuvent être aussi notables que ceux du maintien de l’implant). Les données actuelles ne font pas suspecter un risque de cancer ultérieur.

 

Reste à savoir si le contrôle même des dispositifs en cause doit être renforcé, rendu plus détaillé. On peut toujours faire plus, mais est-ce toujours mieux ? Notre société est déjà très prudente, imposant de multiples preuves et contrôles dans le domaine médical notamment, dont on peut penser qu’ils retardent parfois la mise en œuvre de progrès - et le risque zéro n’existe pas. Du reste, dans le cas PIP, le problème n’est pas issu d’une erreur dans la supervision mais d’un mensonge du fabricant, donc d’un acte qui sera pénalement puni.

 

Un mot sur les caisses-maladie : dans le cadre légal en vigueur et dans un Etat de droit libéral, l’autorité publique ne peut pas, me semble-t-il, imposer à ces assurances (qui mettent en œuvre la LAMal, mission d’intérêt public, mais qui sont privées) de prendre en charge les retraits de prothèse pratiqués préventivement, simplement pour tranquilliser la patiente (sous réserve donc d’une pathologie claire ou si des arguments scientifiques venaient demander un tel retrait dans tous les cas). Rappelons aussi que la grande majorité de ces prothèses sont  posées pour des raisons esthétiques, elles ne sont donc pas remboursées par la LAMal. Par contre, cela reste la liberté des assurances complémentaires, oeuvrant sur une base légale autre, d’envisager à bien plaire d'assumer ces frais.

09:24 Publié dans Médecine | Lien permanent | Commentaires (0)