30/03/2011

Voir loin - Gouvernance mondiale, impératif prospectif et éthique

Il y a dix ans, à la Constituante vaudoise, avec d'autres j’ai oeuvré activement pour la présence dans notre charte fondamentale d’un Conseil de l’avenir. Surprise : l’assemblée a accepté le principe, inscrivant un organe de prospective à son article 72 - et le peuple a accepté.

 

Les « réalistes » ironisaient. Ce Conseil serait-il un quatrième pouvoir, qui allait lui aussi brimer le citoyen ? On soulevait - quelle que soit l’échelle, du canton au monde - le spectre de la « république des sages », on encensait l’axiome des conservateurs non-éclairés, à savoir le droit de chacun et de chaque entreprise de faire tout et n’importe quoi, et du profit sans égard pour les impacts sociétaux.

 

Il est intéressant de noter, dans la foulée du sérieux accident de Fukushima, comment les observateurs et certains décideurs mettent derechef le doigt sur un caractère de course à l’aveugle des évolutions actuelles (Georges-André Chevallaz à l’époque, pourtant pas un progressiste échevelé, relevait que nous ne savons pas où nous allons mais que nous y allons très vite). Est souligné le besoin d’une gouvernance mondiale qui soit tant soit peu à distance des contraintes des pouvoirs qui nous servent jusqu’ici : qui s’attache vraiment au  moyen et surtout long terme, sans être sous la pression constante d’impératifs électoralistes - et qui donne plus d’attention à ce qui se passe, et est pertinent, à l’extérieur des frontières nationales voire continentales. Qui ait des compétences au plan scientifique et de prospective (y compris dans un sens de précaution), mais aussi éthiques. Avec la notion que ces compétences soient assorties de prérogatives (dans certains cas un droit de veto ?).

 

Les « réalistes » ironisent bien entendu. Combien de temps encore convient-il de les regarder sourire avant d’agir ?

 

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20/12/2010

Pour l’avenir, la convergence plutôt que l’affrontement

 

L’écrivain français Jean-Claude Guillebaud est un observateur qu’il vaut la peine de lire (encore qu’on peine à suivre, tant il est productif). Son ouvrage récent Le commencement d’un monde est sous-titré « Vers une modernité métisse ». Il s’y oppose (comme Roger Cohen – voir ci-dessous) aux théories de choc des civilisations de Samuel Huntington  et d’autres similaires. Théories qui ont trouvé un soutien myope pendant huit ans d’administration de G.W. Bush et auxquelles le sensationnalisme médiatique a donné trop d’échos. L’auteur étudie la question  fascinante de savoir pourquoi des sociétés qui devançaient largement l’Occident jusqu’au Moyen Âge se sont rigidifiées, faisant alors quasiment du sur-place (Chine jusqu’aux révolutions, Islam, Inde des castes). Un facteur majeur à son sens est l’émergence, depuis la Renaissance puis avec les Lumières, de l’autonomie de la personne, et la valorisation de l’effort individuel, sur la base d’apports philosophico-juridico-religieux d’origine grecque, romaine et judéo-chrétienne. Il  relève la « nature prométhéenne de l’Occident dans son rapport au monde ».

 

Ainsi, le dernier demi-millénaire a vu la prise de pouvoir des pays européens - puis des Etats-Unis - et les colonisations, jusqu’au mouvement actuel de rééquilibrage qui va à l’évidence se poursuivre. Guillebaud parle de cannibalisme culturel, manifesté de longue date et dont l’avatar actuel est une américanisation du  monde (Coca Cola civilization, McWorld….). Mais des changements sont en route.

 

 Dans le International Herald Tribune Magazine de fin 2010, le spécialiste de la mondialisation Roger Cohen discute les risques de conflits liés aux changements culturels rapides et à l’injustice des différences croissantes de niveau de vie et de moyens. Pourtant, dit-il, je ne suis pas trop en souci : « Plusieurs ingrédients de ce que nous voyons me fait penser que la violence peut être évitée. D’abord, il y a les réseaux sociaux électroniques qui couvrent aujourd’hui le monde. Un demi-milliard d’usagers de Facebook représentent une sorte d’assurance contre la désagrégation. Un autre facteur est l’attention obsessionnelle que la Chine accorde à la stabilité mondiale ». Problème toutefois : même sous Obama, les Etats-Unis apparaissent plus enclins à s’accrocher à  l’illusion du maintien de leur mode de vie qu’à agir dans le sens des ajustements requis par une nouvelle appréciation des enjeux planétaires.

 

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29/08/2010

On ne dira plus « Bon appétit »… - Merci à Coline Serreau

 

C‘est avec des mois de retard que j’ai vu le film de Coline Serreau « Solutions locales pour un désordre global » illustrant comment, dans diverses parties du monde, des paysans et agronomes ont décidé de tourner le dos aux « merveilles » de l’agrochimie pour se  montrer plus respectueux de la terre/de la Terre - et ceci avec succès. Très éclairant. On se laisse aller à rêver (le pire n’est jamais certain) que ces démarches se propagent plus vite que les méthodes des multinationales du domaine. Méthodes délétères pour le sol qui devient inerte, qui meurt – avec diminution/élimination des êtres vivants qui y vivent et y jouent des rôles utiles ; et hautement délétères pour les populations concernées : quotidiennement des dizaines de suicides en Inde de paysans ruinés par le recours aux graines commerciales, aux pesticides et aux engrais puis dépossédés de leur terre.

 

Intéressant de noter que Coline Serreau se penche sur ces thèmes vitaux pour l’avenir de la planète après avoir donné dans le plus léger ; on se souvient de « Trois hommes et un couffin » ! Elle a promené caméra et micro sur plusieurs continents : tout particulièrement, en plus de la France, au Brésil et en Inde (on apprécierait aussi d’avoir des échos de Chine). Ainsi qu’en Ukraine (impressionnant ex-kolkhoze) et au Maroc.

 

Judicieux de rappeler que le système mondial actuel des échanges correspond à une importante assistance des pays du Sud à ceux du Nord (oui, du Sud au Nord), qui nous permet d’avoir le niveau de vie dont nous bénéficions. Des intervenants ont souligné que l’usage croissant du bio-éthanol comme carburant va affamer des populations défavorisées entières.

 

L’évolution agro-industrielle à large échelle a déraciné par dizaines de millions ceux qui vivaient dans les régions rurales ; elle a aussi déraciné les plantes, dit un agronome montrant un plant de vigne aux racines désorientées ! L’agriculture devient pour l’essentiel la « gestion de pathologies végétales ». J’ai il y a plus de trente ans travaillé durant deux ans en Inde, à l’époque où on propageait la Révolution verte. Les espoirs étaient grands et ont été déçus : des augmentations de productivité sans doute mais avec des effets collatéraux désastreux du point de vue environnemental, humain et (micro-)économique ; spécialement par la création d’une dépendance « ligotante » des cultivateurs vis-à-vis des semenciers et agrochimiques multinationaux. Qu’il importe de changer d’orientation saute aux yeux mais il y a beaucoup de myopes.

 

Introduire une dimension « genre » dans tout ce qui se passe dans nos sociétés a un côté cliché ;  il reste que, quand on souligne que la culture « douce », respectueuse de son environnement et du long terme, a des qualités de respect et de soin qui sont féminines, on a certainement raison.  Trouver un équilibre entre ce respect et ce soin et les poussées techniques, machinistes (machistes ?) d’efficacité uniformisante - et les périls associés pour la biodiversité…

 

Pour finir, ce mot d’une personne interviewée à propos de la qualité de ce que produit l’agriculture intensive industrielle : on n’osera plus souhaiter « Bon appétit » à ses convives, on leur dira « Bonne chance » !

 

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