19/05/2016

Les abus sexuels, leur détection, leur prise en charge

A propos du livre de Florence Thibaut, Les abus sexuels (Editions Odile Jacob, 2015)

« L’histoire de la violence sexuelle remonte aux origines de l’humanité, il a pourtant fallu attendre jusqu’à récemment pour que les victimes, en très grande majorité des femmes ou des fillettes, voient leur statut de victimes puis leur souffrance psychologique davantage reconnus ». « On se heurte au mur du silence des victimes ; moins de la moitié d’entre elles parlent de leur agression et seulement 10% osent porter plainte ; elles continuent trop souvent à endosser la culpabilité du viol (…) C’est pourquoi il est très important de laisser une large place à leur parole ». Florence Thibaut, professeur de psychiatrie et d’addictologie à l’Hôpital Cochin, Paris, s’adresse dans cet ouvrage aux besoins correspondants.

Onze chapitres. Les premiers font un état des lieux, donnant un aperçu historique, des définitions, puis un panorama de la violence sexuelle en termes chiffrés. Discutant les raisons qui font que les victimes restent si souvent muettes et que les professionnels ne déclarent pas systématiquement les situations. A partir du chapitre 4, on entre dans la pratique : quand faut-il penser à une agression, chez un enfant, un adolescent ? Le chapitre 6 est consacré au point de vue des victimes et le suivant à leurs réactions psychologiques, immédiates et/ou à long terme. Viennent ensuite la législation et les aspects judiciaires, avec le renforcement récent des droits de l’enfant. Le dernier chapitre est consacré à la prévention, y compris l’identification précoce des situations à risque et la problématique Internet. Plusieurs annexes complètent l’information pratique, sur les modalités de signalement, le secret médical auquel il peut être dérogé, l’examen médical et le recueil des preuves.

Des points à noter : La survenue d’abus ne dépend pas de manière importante du milieu social. Le viol entre époux est maintenant condamnable dans la plupart des pays. L’importance aggravante d’un rapport d’autorité ou de dépendance entre abuseur et victime est unanimement reconnue. Le risque est accru de devenir un abuseur si l’on a été soi-même abusé.

S’agissant de pédophilie : se souvenir que « dans la plupart des cas, les signes sont indirects et très peu spécifiques. Ce qui doit alerter, c’est une modification importante du comportement de l’enfant, dans son milieu familial ou scolaire, ne pouvant être expliquée par un évènement identifiable. »

« Difficile pour la victime de faire un choix, sachant que se taire ou parler peut aboutir à la même conséquence : la mort sociale ». Pour l’inceste, des auteurs parlent d’assassinat psychique. On sait la difficulté écrasante, en cas d’inceste, de briser ce « secret entre nous » (abuseur dixit), vu comme une trahison…

Des programmes nécessaires : 1) la mise en place de centres pluridisciplinaires spécialisés d’accueil et d’examen ; c’est heureusement  un domaine où des progrès significatifs sont réalisés, sous l’égide de la médecine légale ; 2) « les soins apportés aux agresseurs sexuels eux-mêmes sont un élément clef dans la réduction du nombre d’abus ». La formation dans ce but d’équipes compétentes permettra de limiter les récidives (un tel lieu vient d'être ouvert à Lausanne, le Centre prévention de l'Âle, rue de l'Âle 30); 3) un rappel qui devrait aller de soi : « il est très important, pour prévenir, de renforcer les programmes d’éducation sexuelle, et d’insister sur la nécessité d’un consentement entre partenaires lors d’une relation ».

 

 

 

20/04/2016

Lettre d'Amérique : Les Etats-Unis, "melting pot" très hétérogène

 

 

Je reviens d’une visite à la famille d’un de nos enfants qui vit près de New York. Plus que jamais, l’observation du pays laisse songeur. Ainsi dans des domaines où j‘ai été impliqué comme médecin cantonal. En matière de sexualité, on trouve chez les « people » du spectacle et sur les réseaux sociaux les débordements les plus diversifiés, alors que le pays reste divisé sur le caractère judicieux d’une éducation sexuelle aux enfants. Ce thème, comme d’autres en régime fédéraliste, y est de la compétence des Etats et, plus à la périphérie, des districts scolaires (et être membre d’une commission scolaire est un mandat politique majeur). Une telle sensibilisation, bien admise dans les Etats urbains et libéraux, est refusée dans des régions où cela n’intéresse pas les responsables de savoir que les enfants qui en ont bénéficié ont des relations sexuelles moins précoces, moins fréquentes et moins à risque que ceux qui n’en ont pas eu (le taux de grossesses adolescentes aux USA est le plus haut des pays industrialisés). Dans certains Etats, on n’admet que l’encouragement à l’abstinence... La Cour suprême a imposé aux 50 Etats d’admettre le mariage gay mais cette décision semble avoir stimulé les milieux traditionnels à mettre en place autant de brimades à l’endroit des LGBT. Sous prétexte de respect des convictions religieuses de certains prestataires, on fait des lois qui leur permettent de refuser leurs services aux LGBT. Tout récemment en Caroline du Nord, alors que la capitale Raleigh avait émis un règlement communal interdisant de telles discriminations, le Parlement de l’Etat s’est empressé de voter une loi invalidant tous textes de cet ordre.

Drogues : la proportion de ceux qui croient encore à la funeste et irréaliste « Guerre à la drogue » est heureusement en diminution, mais les prisons sont pleines de gens arrêtés pour des  infractions mineures telles qu’usage de cannabis (au total, 2,5 millions de personnes emprisonnées dans un pays de 325 millions, taux le plus élevé dans le monde). La population carcérale est de manière très disproportionnée noire voire hispanique et tout l’éventail politique ou presque admet que le système judiciaire fonctionne de façon objectivement raciste. On sait la persistance d’un racisme ordinaire, notamment de la part de services de police qui ont la gâchette très facile. L’usage médical du cannabis est largement accepté (rappelons qu’en Suisse il est soumis à des exigences restrictives alors que son emploi en clinique devrait être admis de routine plutôt que comme exception). Quatre Etats ont légalisé le commerce et l’usage récréatif de la marijuana (1). Un mot enfin sur l’actuel cirque des primaires qui doivent désigner les candidats à l’élection présidentielle de novembre. Le succès à ce stade des deux « front-runners » républicains fait désespérer de la lucidité politique, et même du simple bon sens, d’une partie notable de l’électorat.

En dépit de leur vocation de « fusionneur » (melting pot), on voit que les Etats-Unis illustrent, sur beaucoup de terrains dont des enjeux de santé, une coexistence difficile, parfois violente, entre des milieux proches de l’Europe libérale et d’autres qui salueraient des régimes doctrinaires voire autoritaires.

 

 

  1. En Suisse, Ruth Dreifuss poursuit sa très estimable lutte pour que prévale la raison et dit « incompréhensible que le cannabis soit toujours interdit ». Elle est rejointe par le policier et criminologue Olivier Guéniat et on note avec intérêt que des projets-pilotes sont envisagés dans plusieurs villes.

 

14/02/2016

Médecin de dernier recours - Un livre du Dr François Choffat

 

Le Docteur François Choffat est bien connu de Suisse romande. Il publie aux Editions d'en bas (Lausanne) un livre qui est une sorte de biographie et de bilan. Nous partageons d’avoir tous deux travaillé en début de carrière dans des pays en développement - le Maroc pour lui. Après avoir été assistant dans des hôpitaux romands et travaillé outremer, l’auteur s’est installé comme généraliste. Sa curiosité de paradigmes médicaux autres (y compris guérisseurs et « panseurs de secret » dans le Jura) et des expériences positives dans des situations où l’allopathie s’avérait décevante l’ont amené à s’attacher à l’homéopathie. Il s’est aussi beaucoup préoccupé d’alimentation, en étant un disciple de Catherine Kousmine, et a fondé un Centre de santé holistique.

« Le chamanisme et la chirurgie sont les symboles de deux pratiques diamétralement opposées de l’art de guérir... un pôle humaniste et un pôle mécaniste. Pour moi, ces deux pôles sont devenus indissociables, et complémentaires comme le cerveau gauche et le cerveau droit (…) Dans ma pratique, il y a d’un côté l’héritage revendiqué de la médecine conventionnelle, de l’autre certaines médecines complémentaires.»

C’est toute une trajectoire que retrace Médecin de dernier recours, titre lié au fait que, pas rarement, des patients se sont adressés à lui après avoir cherché du secours ailleurs, en particulier dans la médecine orthodoxe, sans qu’un remède soit trouvé. Il se dit aussi « médecin des causes perdues ».

Choffat s’attache à décrire ses débuts en homéopathie, ce qu’il a appris de cette méthode, ainsi que d’autres démarches dans lesquelles il s’est formé. L’ouvrage fourmille de vignettes cliniques illustrant le propos. Il consacre un chapitre à ses réserves vis-à-vis des pratiques vaccinales qu’il juge trop systématiques (tout en ne les excluant pas) et influencées par l’industrie. Un autre est dédié à la sclérose en plaques, une des « causes perdues » pour lesquelles on faisait appel à lui.

A propos de la pratique de la médecine : «  Le médecin devrait tempérer la dictature des statistiques par le bon sens, en fait par l’évidence du patient qui recourt à ses soins, son vécu, son témoignage.» Sur certaines dérives actuelles : « Pour exorciser sa peur du néant, l’homme moderne n’a de cesse de survaloriser son corps. Il le déguise, le maquille le rajeunit, le drogue… la médecine, service après-vente des maladies provoquées par stress, angoisse, obésité. »

A son dernier chapitre, l’auteur relève avoir toujours été captivé par les physiciens, mentionnant une demi-douzaine de grands noms, et leurs intuitions : « Ces mystères nourrissent ma méditation et m’imprègnent de la transcendance de la Vie. Dans leur sillage, je suis au carrefour de la poésie, de l’humour, de la métaphysique (…) Ces physiciens connaissent la profondeur de leur ignorance. Leur façon de penser questionne notre médecine institutionnelle et son rationalisme dogmatique. "

Les attitudes ont passablement changé à l’endroit des méthodes qu’on ne souhaite plus appeler parallèles ou alternatives mais complémentaires. Aujourd’hui, il me paraît que beaucoup peuvent se dire d’accord avec F. Choffat que « le fait d’affirmer qu’il n’y a pas de salut en dehors de la médecine officielle relève de l’arrogance.» Cela étant, on ne sera pas toujours d’accord avec l’auteur dans ses affirmations. Mais on ne saurait nier son ouverture aux choses « autres », sa sincérité, et son engagement. Ce livre est un exemple d’efforts tout à fait estimables, par des médecins au terme d’une carrière bien remplie, de rassembler vécu, leçons tirées, questionnements, sous une forme aisément accessible à d’autres.