28/05/2014

Un champion de la prévention des risques infectieux dans les soins

 

 

 

 

 

Didier Pittet est directeur du Service de prévention et contrôle de l’infection aux Hôpitaux universitaires de Genève. Il s’est acquis ces vingt dernières années une reconnaissance mondiale et a eu un impact majeur dans la lutte contre la transmission d’infections dans les soins. Pour l’essentiel en promouvant le lavage fréquent des mains avec une solution hydro-alcoolique. Le médecin cantonal voisin que j’étais se souvient d’échos, à l’époque, sur ce jeune confrère dynamique qui aux HUG se passionnait pour l’hygiène hospitalière.

 

Un livre vient de lui être consacré (1). Brossant la fresque d’une vie d’engagements qui vont au-delà de la médecine. Enfance genevoise, études et formation médico-hospitalière, développement de ses travaux scientifiques. Puis, tirant profit de la proximité, à Genève, de l’OMS, lancement avec elle du Programme « Clean Hands Save Lives » pour contrer la pandémie silencieuse des infections nosocomiales (responsables de 20'000  à 50'000 décès par jour dans le monde nous dit-on). Récit plein d’anecdotes petites ou grandes.

 

On a comparé (ce que l’intéressé ne refuse pas) Pittet à Ignaz Semmelweiss (1818-1865), le gynécologue qui à Vienne mit en évidence la transmission de la fièvre puerpérale d’une femme à l’autre par les médecins (mais qui n’a pas su convaincre, en a souffert et est mort misérablement). Il y a une telle dimension chez Didier Pittet, un combat pour une idée juste aux effets positifs majeurs. Thierry Crouzet met en évidence les différences qui ont fait le succès cette fois. Didier Pittet a toujours estimé qu’il fallait expliquer, démontrer et convaincre, sans vouloir imposer. Entraînant les gens avec lui. Un modèle d’approche multimodale ; utilisant aussi la force institutionnelle, soignant la communication - avec l’aide du dessinateur Pécub. Engagement constant, dans la durée.

 

L’ouvrage bénéficie d’une préface de Margaret Chan, directrice générale de l’OMS, et de Sir Liam Donaldson, qui relèvent que le programme OMS  « Un soin propre est un soin plus sûr » (Clean Care is Safer Care), qui doit beaucoup à D. Pittet, a été le premier défi global pour la sécurité des patients, lancé en 2002. « Ce livre  est l'histoire d’un leader capable de concrétiser son rêve de sauver des vies grâce à l’hygiène des mains (…) Peu de gens ont entendu son nom mais beaucoup lui doivent leur santé et leur vie ».

 

Thierry Crouzet souligne aussi comment D. Pittet n’a à aucun moment cherché à faire de l’argent avec le développement du « Geneva Model » d’hygiène des mains aujourd’hui largement appliqué dans le monde. Il y a dans cette aventure, dit-il, « la promesse de basculer d’une économie de prédation à une économie de paix ». Intéressant changement de registre dans le propos, espoir de modèles alternatifs du vivre ensemble ! Le fait est que, s’agissant d’améliorer la santé, ici et ailleurs, c’est un signe fort que d’accepter de mettre à disposition gratuitement les découvertes et développements que l’on a permis. On souhaiterait voir ce genre de service à la communauté mondiale plus souvent chez les entreprises produisant des médicaments ou des équipements et matériels médicaux. action philanthropique. Un article récent dénomme D. Pittet « Chevalier du don », le disant milliardaire raté. Je ne sais si l’intéressé est à l’aise avec tous les honneurs (y compris une haute décoration britannique) et compliments qui lui sont adressés, mais « Le geste qui sauve » inclut des faits qui méritent d’être connus et enseignés. Procurez-vous ce livre (dont, soit dit en passant, l’auteur cède ses droits au Fonds « Clean Hands Save Lives »).

 

 

 

1.Crouzet Th. Le geste qui sauve  (des millions de vies, peut-être la vôtre). Lausanne/Paris : L’Âge d’Homme, 2014, 168 p.

 

18/01/2014

Après les femmes, ce sera les fumeurs, les buveurs, les téméraires…

L’initiative qui entend retirer l’interruption de grossesse de la liste des prestations de la LAMal fait beaucoup parler d’elle. Rappelons ici que son coût ne pèse presque rien dans la facture annuelle de la santé en Suisse. La Commission nationale d’éthique s’est prononcée et, comme d’autres instances telles que les Eglises, elle recommande de la rejeter. Son effet serait de manière disproportionnée au détriment de personnes fragilisées. 

 

Il importe aussi de souligner uen conséquence possible, grave d'un point de vue de santé publique et d'accès aux soins, d'une éventelle acceptation : si l’initiative passait sous prétexte que l’interruption est le fait du libre choix de la personne, cela pourra susciter chez des milieux militants des envies similaires touchant d’autres groupes : fumeurs, consommateurs d’alcool, personnes qui se comportent de manière téméraire (au volant, ou en pratiquant des sports extrêmes), voire personnes sans activité physique : ils choissent de se comporter ainsi, diront certains, qu’ils paient les frais médicaux correspondants !… Il y aurait là une pente glissante très préoccupante qui renverserait le principe de solidarité sur lequel est fondée la LAMal et auquel les Suisses sont attachés.

01/10/2012

Recherche médicale et échanges d’expériences par les patients eux-mêmes

« Les malades prennent le pouvoir » titre un article de Reflex, magazine de l’EPFL, qui traite de l’utilisation par eux de réseaux sociaux pour échanger expériences, questions et soucis. Ces efforts permettent de rassembler d’utiles données pour la meilleure connaissance des pathologies comme des thérapeutiques.

 

Sur ces sites web (patientslikeme.com ; curetogether.com ; carenity.com – ce dernier est français, lancé en 2011 ; eurordis.org pour les maladies rares), les internautes sont encouragés à partager des informations sur leurs affections, à rencontrer virtuellement des « patients comme eux », à mieux comprendre leur dossier médical, à prendre connaissance de « nos recherches ». On y trouve des témoignages : “it seriously changed my life”, “I thought I was the only one with these symptoms”, “it is a couple of minutes of free therapy for me each day”. Le point majeur, c’est qu’on y partage le vécu des personnes, y compris sur un mode très pratique, du genre « cette astuce m’a aidé à surmonter mon handicap ».

 

La participation active des malades est un développement marqué depuis un demi-siècle. Etudiant la santé publique aux Etats-Unis il y a longtemps, j’avais découvert le mouvement des femmes qui s’indignaient de ce que les gynécologues ne les informaient pas adéquatement et n’avaient pas avec elles un partenariat thérapeutique. Elles le manifestaient dans « Our bodies, ourselves », le Boston Women’s Health Book devenu un bestseller traduit dans de nombreux pays. Il s’agissait essentiellement alors de promouvoir un dialogue entre soigné et soignant, basé sur une information complète donnée spontanément par le médecin, ainsi que de stimuler un rôle préventif du patient. La survenue du  sida a vu un engagement majeur des PWA (persons living with AIDS) ; leur collaboration, en un temps où la médecine était désarmée, a été très fructueuse. Les Ligues qui se consacrent à des pathologies particulières (cancer, maladies pulmonaires ou neurologiques, rhumatisme etc), qui d’abord vivaient sous l’égide de médecins spécialisés du domaine, voient de plus en plus souvent les malades et/ou leurs proches en prendre la direction..

 

Parallèlement se sont développées des démarches de self-help, d’aide mutuelle où, pour aller mieux, les patients  tirent profit des compétences qu’ils ont acquises. C’est dans la foulée que des réseaux sociaux se sont créés, entraînant des évolutions rapides (donneront-elles lieu à révolutions ?). " La force de cette idée est de refocaliser la médecine sur les malades et d’aborder [d’une autre manière] la question cruciale de l’efficacité d’un traitement". Il convient de se souvenir que l’evidence-based medicine se fonde sur des essais randomisés avec des échantillons standardisés, ce qui fait que de nombreux malades se trouvent exclus des études cliniques. Un traitement efficace dans des conditions standards ne l’est pas forcément pour Monsieur X ou Madame Y.

 

Il s’agit de promouvoir une « patient-based medicine/research », une nouvelle façon d’imaginer les essais cliniques en  mobilisant un grand nombre de malades, selon Celia Boyer, directrice de Health On the Net – c’est utile notamment pour analyser des données subjectives mais importantes néanmoins. La revue Nature Biotechnology a publié en avril 2011 un article soumis par PatientsLikeMe. Des pharmas comme Novartis et Sanofi-Aventis achètent à ces initiatives des séries de données.

 

L’expérience des patients est aussi en évidence dans plusieurs méthodes complémentaires, où on n’est pas parvenu jusqu’ici à obtenir des preuves scientifiques mais où ce que vivent les patients doit à l’évidence être pris en compte. J’ai toujours trouvé légère la façon dont certains refusent de croire ce que disent des personnes affirmant avoir été aidées par ces méthodes alors que, quand elles parlent de leurs résultats en affaires ou ailleurs, on les croit sans autre… En fait, il ne s’agit pas d’opposer ces deux champs de recherche et d’échanges. Le match entre la médecine enseignée à l’Académie et les soins médicaux prodigués quotidiennement est anachronique. La réalité n’est jamais simple, elle doit être approchée de plusieurs points de vue.