24/05/2009

L’autorité morale, notion en désuétude?

 

 

 

« En période de crise, les bien-pensants moralisants reprennent le pouvoir. Détenteurs de la juste connaissance du bien et du mno sermonnent à longueur de journée (1). Le journaliste qui l’écrit déplore que nous baignions dans le moralement acceptable et préfère « se laisser aller à faire la fête, de temps à autre, sans limites, même si on pollue… » Pour ma part, j’ai l’impression au contraire que l’on entend trop ceux pour qui « anything goes » (tout est permis) ; loin de contribuer à une société équilibrée, cela tend à aggraver une perte des repères qui à l’évidence pose problème. Qu’on pense aux désorientations d’une partie de la jeunesse, avec ces derniers mois des manifestations gravissimes de violence, ici et ailleurs.

Le problème est que, dans un monde où le virtuel est de plus en plus entremêlé avec le réel, où la vie des « people » semble avoir vocation de modèle pour celle des autres, il y a un flou délétère brouillant la limite entre ce qu’on a le droit de dire ou de faire dans son

boudoir et ce qu’on peut - ou ne peut pas – dire ou faire ès fonction ou ès qualité. 

 

Je suis un homme du passé sans doute mais suis frappé de voir avec quelle facilité des personnalités (de la politique, de l’économie, des avocats, des artistes), dans des échanges médiatiques, épicent leur propos de remarques à la limite de la grossièreté - voire salaces -, sexistes, xénophobes. L’époque est marquée par un laxisme éthique multiforme et multi-secteurs, on ne rencontre pas chaque jour des « gens importants » qui impressionnent par leur tenue morale ; or, à mon sens, leur statut implique des devoirs (et, pour les professions libérale, une déontologie), parce que les  positions qu’ils  prennent ont un poids particulier aux yeux de ceux qui les entendent. 

 

Appréciation de l’historien politologue Olivier Meuwly : « Le concept d’élites est délicat à manier (…) Les choses ont commencé à se compliquer dès le dernier tiers du XXe siècle (…) Les élites se sont renouvelées, sous l’impulsion des médias. Inconvénient non négligeable : la responsabilité morale qu’elles assumaient plus ou moins bien s’est diluée (…) Tandis qu’est justement attendue d’elles une attitude de responsabilité, certains de leurs représentants donnent plutôt l’impression de donner raison au laisser-aller » (3).

 

Dostoïevski parle de l’élite comme de ceux « sans lesquels ne saurait vivre ni tenir aucune société et aucune nation, même dans la plus large égalité des droits » (au reste, je crois que nous avons tous, de manières diverses selon les circonstances de nos existences, un mandat d’exemplarité). Aujourd’hui ceux dont on attendrait une autorité/fermeté morale semblent souvent être aux abonnés absents. Pourtant, nous avons besoin de tels leaders qui, notamment, osent affirmer que trop c’est trop -  et qui assument les critiques de ceux pour qui toutes les licences sont permises. Il faut le redire : la liberté ne vaut que par les limites qu’on lui met.

 

 

1. Derder F. La crise, la morale et les punks. 24 Heures (Lausanne), p. 20, 16 mars 2009.

 

3. Meuwly O. La remise en cause des élites. Le Temps (Genève), p.12, 9 mars 2009.

 

 

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14/05/2009

Enseigner l’éthique - Un nouveau rôle pour Monsieur Blocher ?

 

 

 

En rapport avec mon blog du 12 mai sur les doctorales leçons qu’entend donner un journaliste à propos d’éthique :

 

Les gens hyper-compétents ne sont pas légion. Peut-être faut-il se féliciter de ce que des personnalités mises « en réserve de la République » se mettent néanmoins à disposition pour d’autres emplois de haut niveau ? Ainsi, la presse des 10 et 11 mai, des deux côtés de la Sarine, signale que Christoph Blocher envisage de poser sa candidature pour la repourvue d’une chaire d’éthique économique à l’Université de St-Gall.

 

Je suis très attaché au fait que chacun ait l’entière liberté de se déterminer sur ses propres valeurs morales et éthiques. Bien sûr. Cela étant, pour un enseignement académique,  peut-être devrait-on attendre de l’enseignant une vraie crédibilité sur les thèmes à traiter. M. Blocher a une telle crédibilité en matière d’économie ; s’agissant d’éthique toutefois, peut-on poser la question de savoir si celui qui a été durant plus de vingt ans le chef incontesté et l’animateur principal d’un secteur de l’opinion qui n’a jamais caché sa xénophobie, et a occasionnellement dérapé dans le racisme, est « the right man in the right place ».

 

Dans la foulée, il ne serait pas inintéressant de savoir combien de personnes reconnues pour leurs contributions à l’éthique siègent dans les conseils d’administration des entreprises de notre ancien Conseiller fédéral.

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12/05/2009

Le besoin est grand de commissions d’éthique

 

 Pour changer, Beat Kappeler pontifie. Grand donneur de leçons, il informe la collectivité dans un article récent que les commissions d’éthique sont sans utilité. Pas étonnant chez un observateur à la vision fort « tunnelisée » sur l’économique, grand amateur de dérégulation jusqu’à ce que les mois récents l’incitent à mettre un peu d’eau dans son vin – et encore. Depuis début avril, je me trouve être président a.i. de la Commission nationale d’éthique pour la médecine humaine (CNE), dont M .Kappeler juge qu’on aurait tout intérêt à se passer ; je suis donc subjectif mais a-t-on le droit de demander si lui ne l’est pas aussi ?

 

Une commission nationale d’éthique est formée de personnalités d’expérience de diverses disciplines, qu’on doit pouvoir considérer comme des « sages » ; je vois d’ici certains s’esclaffer devant ma suffisance… j’assume cette prétention. Instituée par une loi fédérale de 1998, la CNE « suit les développements scientifiques et leurs applications dans les domaines de la santé et de la maladie. Elle prend position d’un point de vue éthique sur les questions sociales, scientifiques et juridiques qui s’y rapportent ». Mission dénuée de sens ? Comment nier que les avancées de la biomédecine interpellent des valeurs éthiques fondamentales ? S’en remettre à cet égard aux sages dans les troupes de M. Kappeler ?                        

 

Ses membres sont désignés ad personam par le Conseil fédéral et travaillent en toute indépendance, condition fondamentale dans tous les Comités de ce type dans le monde. En passant, on notera que si la Suisse supprimait sa Commission d’éthique, elle donnerait une nouvelle preuve de l’unique spécificité de son « Sonderfall » - tous les pays comparables au nôtre ont une telle instance nationale et la soutiennent bien mieux que nous ne le faisons, mais peut-être se trompent-ils tous ? 

 

En général, la question mérite d’être posée de savoir comment on peut conclure, aujourd’hui précisément, qu’il est inutile et dispendieux d’établir des Conseils/commissions de haut niveau se préoccupant d’éthique au plan de la collectivité (à côté de tant d’autres exclusivement consacrés aux choses sérieuses selon M. Kappeler, à savoir au business) ? N’est-il pas judicieux, nécessaire, d’avoir, à côté de la main invisible du marché et des âpretés au gain des capitaines d’industrie, des instances adéquatement mandatées dans ce sens, par les pouvoirs publics. Représentant un (potentiellement salutaire quoique modeste) contrepoids aux options respectables mais basées sur des critères trop simples, auto-centrés, de ceux qui se veulent entrepreneurs - et  pour qui ce titre ferait d’eux les seuls piliers crédibles de notre vie en commun ?

 

Des instances qui jettent sur les enjeux d’aujourd’hui et de demain un regard qui ne soit pas opportuniste ni intéressé (financièrement), non contaminé par les conflits d’intérêt qui ont été une plaie de notre société dans le passé récent. Qui soient à distance du « Filz » (des enchevêtrements de liaisons et de renvois d’ascenseur, dans l’économie et la politique, ici et ailleurs). Vraiment aucun besoin ? Poser la question, c’est y répondre.

 

 

 

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