05/03/2010

Apprentis sans papiers -Pragmatisme éclairé, s.v.p.

 

A nouveau, on assiste aux empoignades entre légalisme et pragmatisme, entre intégrisme juridique et humanisme. D’abord, les deux positions sont respectables quand elles ne deviennent pas caricaturales. Nous vivons dans un Etat de droit, oui, mais on souhaite aussi pouvoir dire que les Vaudois font preuve de sagesse. Le Chancelier de l’Etat de Vaud, homme estimé, évoque (24 Heures du 24 février), comme on le fait de routine dans ces cas, Antigone et Créon. Mais ce qu’il faut alors toujours souligner, c’est que le débat, le dilemme, n’est jamais clos. Qu’il y a une place pour « nécessité fait loi », qu’il doit y avoir, parfois, une place pour la désobéissance civile. Ici : les jeunes sans papiers vont au gymnase, leurs contemporains (probablement encore moins favorisés par la vie) ne peuvent pas devenir apprentis. Au palmarès des choses discutables pour ne pas dire inacceptables, celle-là mérite une médaille d’or.

 

A l’époque député au Grand Conseil, je me suis engagé avec d’autres dans les débats autour des 523, avec l’objectif de nous montrer justes, éthiquement et pratiquement. Beaucoup se souviennent des multiples interventions de représentants du Gouvernement selon quoi jamais au grand jamais ces personnes (qui souvent vivaient en Suisse depuis sept ou dix ans) ne resteraient, qu’elles partiraient de gré ou de force. Quand on a obtenu de donner du temps au temps, la grande majorité est restée - y compris, sans exception, les quelque 150 femmes kosovares isolées dont la situation suscitait particulièrement la compréhension.  

 

Aujourd’hui, ambiance préélectorale oblige, les milieux xénophobes s’en donnent à cœur joie. Réconfortant de voir que d’autres manifestent humanité et - surtout - bon sens.

 

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24/09/2009

Formidable « Forteresse »

 

Hier soir à Morges, deux salles pleines (la salle du cinéma Odéon initialement prévue a dû être assortie d’une seconde) pour voir « La Forteresse », le film de Fernand Melgar qui  a reçu un Léopard d’or au Festival de Locarno. A l’invitation de la plateforme œcuménique et avec le soutien de la Municipalité.

 

On sait que ce film décrit la vie au sein du centre d’enregistrement de requérants d’asile de Vallorbe, durant l’hiver 2007-2008. On est mis dans la peau de tous les acteurs : requérants eux-mêmes, auditeurs qui les entendent et apprécient leurs témoignages, personnel de sécurité et administratif, aumôniers… Fernand Melgar était présent et a participé au débat qui a suivi la projection, avec d’autres directement concernés (un homme togolais qui a passé par Vallorbe, une aumônière, un ancien collaborateur).

 

Remarquable documentaire où on a voulu rester neutre, filmant la vie telle qu’elle est, sans charger qui que ce soit. Pitoyables situations des naufragés arrivant sur nos « rivages ». Mandat tellement difficile des auditeurs qui doivent écouter chacun et établir un rapport, au plus près de leurs connaissances du domaine et de leur conscience. J’ai été médecin cantonal et mon travail était souvent compliqué, portant sur des situations délicates. J’avoue que je préfère avoir eu les responsabilités qui m’ont incombé que celles de nos concitoyens qui doivent juger les requérants d’asile…

 

Parce que la vérité - ou la solution des problèmes - n’est jamais sur un bord extrême. Ne serait-il pas intéressant que « La Forteresse » soit présentée lors de réunions de milieux nationalistes qui allèguent (trop) facilement que les abuseurs fourmillent parmi nous ? Qu’il y ait des abus, personne n’en disconvient. Nous vivons dans un  monde imparfait ; c’est la vie, à tous il nous arrive une fois ou l’autre, tant soit peu, de chercher à profiter de quelque chose. L’essentiel, le fondamental, est d’éviter des injustices voire de terribles injustices. Devant les histoires personnelles et familiales de la « La Forteresse » (qui, une fois encore, est un documentaire, pas une œuvre de fiction ou militante), on reste songeur - et c’est un euphémisme - en pensant que la plupart  de ceux qui les ont vécues vont néanmoins être renvoyés à leur sort, ailleurs (« Vous avez vingt-quatre  heures pour quitter le territoire »).

 

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24/07/2009

Darwin n'a pas voulu le "darwinisme social"

Nombreuses sont les manifestations à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Charles Darwin. J’ai lu « Darwin et le bouleversement du monde » (1), du scientifique français Jean-Claude Ameisen. Il brosse un tableau de l’histoire des idées sur l’évolution du vivant et la place de l’homme dans la création, jusqu’aux développements actuels dont il est lui-même un acteur.

 

D’un point de vue d’éthique sociale, Ameisen évoque la figure de Francis Galton, cousin de Darwin qui a présenté et nommé la notion d’eugénisme, écrivant des choses comme « limiter la fécondité de ceux qui ont socialement échoué ». Sur la base de quoi on a plus tard parlé de « darwinisme social ». On sait comment cette notion a été utilisée de manière défavorable à la solidarité sociale (et c’est un euphémisme !). Ameisen : « Il y a, dans la démarche du darwinisme social, une proclamation de fidélité à Darwin qui constitue une trahison. Darwin s’était inspiré de la sélection artificielle des éleveurs pour découvrir la sélection naturelle, aveugle et spontanée. Dans une forme de retournement que Darwin avait évoquée mais pour la condamner et la refuser, Galton part du frein qu’exerce la société sur la sélection naturelle pour proposer l’instauration d’une sélection intentionnelle par une nouvelle catégories d’éleveurs, ceux de l’espèce humaine à venir » La plupart des grands scientifiques du début du XXe siècle  soutiendront le « darwinisme social » et il faudra les combats de politiques et de juristes, entre autres, pour s’y opposer (la crise de 1929, où beaucoup de gens qui avaient « socialement réussi » basculeront dans la misère, jouera aussi un rôle).

 

Dans la même veine sociale : « Aucune fin ne justifie la souffrance et l’abandon. Aucun avenir radieux ne justifie un enfer présent » (Ameisen). De Darwin lui-même « Si la misère de nos pauvres est causée non  par les lois de la nature mais par nos institutions, grand est notre péché ».

 

Enfin, cette citation  par Ameisen du physicien R. Feynman m'a frappé : « Ce qui n’est pas entouré d’incertitude ne peut être la vérité ». Fondamental. Comme les choses seraient plus sereines dans le monde si chacun –  notamment les leaders politiques et religieux - s’en imprégnaient ; on a le droit d’avoir des convictions fortes mais la collaboration et l’élaboration de solutions communes seraient tellement plus aisées si nous gardions à l’esprit ce constant halo d’incertitude qui devrait nous protéger de toute arrogance.

 

 

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