06/03/2009

Neurosciences et responsabilité personnelle

 

 

 Le libre arbitre est une des grandes questions philosophiques. Les connaissances nouvelles des neurosciences amènent derechef à se demander dans quelle mesure nous agissons de manière vraiment autonome ou sommes déterminés par des données - d’origine externe ou interne - sur lesquelles nous n’avons pas barre. Doctrine et pratique judiciaires pourraient être bouleversées si la notion de responsabilité pénale du sujet agissant librement était mise en cause. Un ouvrage issu d’une réunion de juristes et spécialistes des neurosciences patronnée par l’Association américaine pour l’avancement de la science (AAAS) est une référence utile. 

 

D’abord, une remarque de Greely sur la question de savoir ce qu’est, fondamentalement, je/moi : « Il se peut que je sois mon esprit, que je sois mon cerveau bien plus que je ne suis mes gènes. Mes gènes ne sont pas moi. Mais mon esprit, mon cerveau, c’est peut-être moi. Cela étant, si beaucoup pensent que leur esprit est l’essence de qui ils sont, il pourrait y avoir moins de résistance à évaluer les gens à l’aide de données neuroscientifiques qu’il n’y en a à les évaluer par des données génétiques ». Question liée à la problématique classique nature-culture (nature-nurture). A noter aussi l’éventualité, selon Ramachandran, « que notre esprit conscient ne soit pas complètement libre de dire ‘Je veux’ mais le soit de dire ‘Je ne veux pas’ ». Le libre arbitre pourrait ainsi être un pouvoir de veto… ?

 

Sur la signification des données récentes des neurosciences (Gazzaniga et Steven) : « A notre avis, les neurosciences ne peuvent offrir que fort peu à la compréhension de la responsabilité, aucun pixel sur un scan du cerveau ne pourra jamais démontrer la culpabilité ou la non-culpabilité (…) L’idée de responsabilité est une construction sociale et existe dans les règles de la société, elle n’est pas dans la structure neuronale du cerveau ». Il ne faut pas à leur avis s’attendre à une affaiblissement de la notion de responsabilité pénale : " Il importe de réaliser que, finalement, même si la causalité/origine d’un acte (criminel ou autre) peut s’expliquer en termes de fonctionnement du cerveau, cela ne signifie pas que la personne devrait être innocentée. L’évidence scientifique suggère que notre cerveau dirige nos actions mais pas notre personnalité. Alors que le cerveau peut être vu comme un instrument plus ou moins automatique, comme une montre, en tant que personnes nous sommes habituellement libres de choisir notre propre destinée ".

 

Une autre idée est que le cadre sociétal sera en mesure de tenir compte des connaissances nouvelles sans abandonner ses principes ni perdre sa pertinence (qu’il se montrera résilient, en quelque sorte) : «Les développements des neurosciences pourraient bien avoir un impact substantiel sur la manière dont la loi voit les gens et leurs comportements, mais le système légal devrait être capable d’assimiler et d’utiliser une science, même révolutionnaire, sans bouleverser sa structure fondamentale » (Garland).

 

 Verrons-nous néanmoins un flou croissant, voire une confusion, quant aux appréciations que la société doit faire des actions de ses membres et à la responsabilité personnelle y relative à la faveur de données des neurosciences ?  Comme on le voit à propos de génétique : la presse, scientifique comme grand-public, fait état souvent déjà de traits particuliers, de conduites hors norme, qui pourraient être liés au bagage héréditaire ? Je ne serais pas surpris que ces interrogations se multiplient.

 

 

Jean Martin, membre de la Commission nationale d’éthique

 

 

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03/02/2009

L’éthique, parent pauvre…

 

 

On vient d’apprendre que Christoph Rehmann-Sutter, président de la Commission nationale d’éthique (CNE) depuis son institution par le Conseil fédéral en 2001, la quitte pour rejoindre Lübeck, où il a été nommé professeur. Christoph Rehmann est un biologiste qui s’est orienté vers la philosophie et l’éthique. Lors de la mise en place de la CNE, il a été prévu que son budget comprenait 40% de poste destiné au président ; ce dernier a bénéficié en complément d’une charge d’enseignant à Bâle, lui donnant ainsi des moyens d’existence normaux pour un universitaire avec charge de famille. L’ennui, c’est que le soutien fédéral en question valait pour une période « de lancement » de la commission et qu’il a été supprimé en 2008. 

 

L’intéressé, qui a par ailleurs excellemment présidé la commission, a ainsi dû s’employer à chercher un emploi correspondant à ses compétences et qui ne soit pas bénévole. Une université suisse était une possibilité logique mais les voies de la relève académique, de mise au concours et de nomination, sont complexes et trop peu rapides. Rien ne s’est concrétisé à temps et le professeur Rehmann s’en va enseigner et poursuivre ses travaux scientifiques ailleurs. Regrettable, déplorable.

 

C’est là une illustration d’un vrai problème : la place qu’on veut bien accorder, au début du XXIe siècle, à la réflexion éthique : dans les sciences biomédicales mais aussi plus largement : changement climatique, problématique globale de l’eau, sécurité alimentaire, progression – que tous disent souhaiter ! – vers un monde susceptible d’être durable, au meilleur sens du terme, et tant soit peu plus équitable. Un pays comme la Suisse, malgré sa petitesse objective mais compte tenu de ses qualités et réalisations en termes de recherche scientifique ne devrait-il pas disposer de (et se payer !) un dispositif public en matière d’éthique qui se laisse voir ? On aimerait croire que la plupart de ceux qui légifèrent ou nous gouvernent réalisent l’importance de réfléchir aux bases éthiques de nos actions et de l’évolution de nos sociétés, mais les signes n’en sont pas éclatants…

 

Extrait d’une interview de Christoph Rehmann dans le Basler Zeitung du 31 janvier. Répondant à la question « Où la CNE met-elle la limite que la recherche ne doit pas enfreindre ? », il dit : « Partout là où la science perd le contact avec la réalité, le terrain, et où manque un lien avec les véritables besoins de l’être humain. (Il faut voir que) la recherche a sa dynamique et ses intérêts propres, qui tiennent à d’autres choses que seulement aider les personnes ».

 

 

 

 

 

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19/01/2009

Devenir immortel, c’est trahir ?…

 

Dans les communications émanant de la recherche, on croise avec une fréquence croissante des informations où on voit que le rêve ancien d’immortalité (sur cette terre, dans notre réalité) connaît une nouvelle jeunesse.

 

J’ai été frappé sur Arte par un reportage sur des laboratoires où d’étonnants travaux sont menés*. Dans la dernière livraison de Reflex, magazine de l’EPFL, on trouve un article sur Ray Kurzweil, pape du transhumanisme (mouvement qui souhaite aller vers un homme « augmenté », amélioré au-delà des capacités qui sont les siennes actuellement). Ce scientifique estime que l’homme sera capable de réparer toutes les défaillances de son organisme et, d’ici cinquante ans peut-être, pourrait être rendu immortel. Aubrey de Grey, savant controversé d’une université anglaise, va dans le même  sens. 

 

Evidemment, l’immortalité pour tous n’est pas à la porte. Cela n’empêche pas de réfléchir à ce que de tels développements préparent, de manière que la réflexion éthique ne soit pas constamment à la traîne. « Qui a envie de vivre pour toujours ? » a chanté le groupe Queen. Que dire d’une société où l’espérance de vie serait multipliée ou ne serait limitée que « par des évènements extérieurs comme les accidents ou les infections »  (A. de Grey) ? Cela aurait des aspects de cauchemar. Dans un premier temps où les immortels seraient minoritaires, ils verront mourir autour d’eux tous ceux qui ont été leurs (premiers) parents et proches tout en étant les contemporains de leurs descendants. Les problèmes d’épuisement des ressources ne pourront que croître. Surtout, à terme, de nouveaux « résidents » ne seront pas du tout les bienvenus, le réalisme dictera de ne plus faire d’enfants… Vers laquelle des manières de limiter la population décrites par le philosophe anglais Malthus il y a deux siècles se tournera-t-on de préférence : les épidémies, la faim ou la guerre ?

 

Une telle société sera vieille, se sclérosera… L’immortalité ne signifierait-elle pas une sorte de vitrification de l’espèce ? Intéressante perspective, à éviter à tout prix pour sauvegarder un minimum de fraîcheur et de spontanéité, mais comment ? Par des mesures d’interdiction dictatoriales ? Qui calmera les chercheurs qui voudraient nous empêcher indéfiniment de mourir ?

 

La mort donne valeur et sens à notre vie, en fait partie intégrante, rappelait le comité national d’éthique français il y a quelques années. Perspicacité visionnaire de Jean Giraudoux qui écrivait dans Amphitryon 38 « Devenir immortel, c’est trahir, pour un humain ». Ou faut-il croire ceux qui assurent que l’homme s’adapte à tout et s’adaptera à n’importe quoi, y compris au fait de ne plus être comme avant, à savoir mortel ?

 

Me revient enfin cette phrase entendue dans une réunion d’éthique « Notre mortalité est la condition de notre liberté ». Il n’y aurait plus de liberté(s) au sens où nous l’entendons aujourd’hui dans une société de gens immortels. Sans compter ce qu’en dit Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin ».

 

*« Aux frontières de l’immortalité », 16 novembre 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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