19/01/2009

Devenir immortel, c’est trahir ?…

 

Dans les communications émanant de la recherche, on croise avec une fréquence croissante des informations où on voit que le rêve ancien d’immortalité (sur cette terre, dans notre réalité) connaît une nouvelle jeunesse.

 

J’ai été frappé sur Arte par un reportage sur des laboratoires où d’étonnants travaux sont menés*. Dans la dernière livraison de Reflex, magazine de l’EPFL, on trouve un article sur Ray Kurzweil, pape du transhumanisme (mouvement qui souhaite aller vers un homme « augmenté », amélioré au-delà des capacités qui sont les siennes actuellement). Ce scientifique estime que l’homme sera capable de réparer toutes les défaillances de son organisme et, d’ici cinquante ans peut-être, pourrait être rendu immortel. Aubrey de Grey, savant controversé d’une université anglaise, va dans le même  sens. 

 

Evidemment, l’immortalité pour tous n’est pas à la porte. Cela n’empêche pas de réfléchir à ce que de tels développements préparent, de manière que la réflexion éthique ne soit pas constamment à la traîne. « Qui a envie de vivre pour toujours ? » a chanté le groupe Queen. Que dire d’une société où l’espérance de vie serait multipliée ou ne serait limitée que « par des évènements extérieurs comme les accidents ou les infections »  (A. de Grey) ? Cela aurait des aspects de cauchemar. Dans un premier temps où les immortels seraient minoritaires, ils verront mourir autour d’eux tous ceux qui ont été leurs (premiers) parents et proches tout en étant les contemporains de leurs descendants. Les problèmes d’épuisement des ressources ne pourront que croître. Surtout, à terme, de nouveaux « résidents » ne seront pas du tout les bienvenus, le réalisme dictera de ne plus faire d’enfants… Vers laquelle des manières de limiter la population décrites par le philosophe anglais Malthus il y a deux siècles se tournera-t-on de préférence : les épidémies, la faim ou la guerre ?

 

Une telle société sera vieille, se sclérosera… L’immortalité ne signifierait-elle pas une sorte de vitrification de l’espèce ? Intéressante perspective, à éviter à tout prix pour sauvegarder un minimum de fraîcheur et de spontanéité, mais comment ? Par des mesures d’interdiction dictatoriales ? Qui calmera les chercheurs qui voudraient nous empêcher indéfiniment de mourir ?

 

La mort donne valeur et sens à notre vie, en fait partie intégrante, rappelait le comité national d’éthique français il y a quelques années. Perspicacité visionnaire de Jean Giraudoux qui écrivait dans Amphitryon 38 « Devenir immortel, c’est trahir, pour un humain ». Ou faut-il croire ceux qui assurent que l’homme s’adapte à tout et s’adaptera à n’importe quoi, y compris au fait de ne plus être comme avant, à savoir mortel ?

 

Me revient enfin cette phrase entendue dans une réunion d’éthique « Notre mortalité est la condition de notre liberté ». Il n’y aurait plus de liberté(s) au sens où nous l’entendons aujourd’hui dans une société de gens immortels. Sans compter ce qu’en dit Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin ».

 

*« Aux frontières de l’immortalité », 16 novembre 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15/12/2008

Conseiller funéraire, un beau métier...

Il est des professions dont la pratique apparaît d’emblée difficile. Ainsi celle d’Edmond Pittet, responsable d’une entreprise de pompes funèbres, dont il parle comme d’un sacerdoce dans un livre intitulé « La mort humanisée »*, et qui montre qu’on peut en faire un beau métier.

 

 

J’y ai découvert des liens avec l’activité des médecins et soignants qui s’occupent de repousser la mort. E. Pittet affirme que « le professionnel cherche constamment à éviter d’exercer un pouvoir sur les endeuillés ». Remarquable correspondance avec l’éthique médicale actuelle où l’autonomie du patient est au premier plan. « Rien n’est fait sans l’accord des proches ».

 

 

La mort fait partie de la vie. La seconde moitié du XXe siècle, ivre des progrès des techniques médicales, a voulu occulter la mort, on affirmait dans les hôpitaux « Ici on guérit, on ne meurt pas »… fuite et myopie devant la réalité. Les soignants luttent contre la mort bien sûr mais cette volonté a eu parfois l’effet déplorable qu’on se détournait des mourants, leur décès proche étant vécu comme un échec. Le développement des soins palliatifs a heureusement changé cet état d’esprit. On sait mieux que vie et mort sont inséparables, ne sont pas d’absolues ennemies.

 

 

Décrivant l’activité de celui qu’il appelle conseiller funéraire, l’auteur donne des histoires vécues fortes. Ainsi celle de cette cravate qu’un enfant demande à l’employé funéraire de ne pas mettre tout de suite à son vieux père parce que, juste avant sa mort, il ne pouvait plus respirer et que la cravate serrée le rappelle de manière insupportable. Tant d’exemples qui démontrent comment faire juste (et dans quelques cas faire faux) vis-à-vis des endeuillés. On salue ce qui est dit sur l’importance des mots prononcés et la manière dont on les prononce, sur certains gestes, y compris le point crucial du contact (y compris physique, cas échéant) que les proches vont encore avoir avec la personne décédée.

 

 

Frappants aussi, les témoignages sur des deuils mal vécus, mal faits, des noeuds jamais dénoués durant 25 ou 30 ans en rapport avec des non-dits ou des aménagements de la vérité autour du décès d’un proche. Les médecins entre autres savent le potentiel toxique des secrets de famille. Occasion de redire qu’on craint trop d’être transparents, non seulement  à l’égard des adultes mais aussi des enfants, de leur permettre de voir la personne décédée et de participer au service funèbre. « Ne pas voler aux proches leur disparu ».

 

 

Certains décident que leur départ se fera dans la plus grande discrétion, sans cérémonie ni rassemblement, sans réflexion sur le passage vers ailleurs. Comme l’auteur, je suis convaincu de l’importance d’une véritable prise de congé à quoi on accorde la solennité, le temps, la substance, les formes et rituels adéquats.

 

 

 « Les familles savent elles-mêmes ce dont elles ont besoin, la fonction du professionnel consiste à les conseiller et leur procurer un accompagnement approprié ». Disant cela, E. Pittet rappelle que, dans toutes les facettes de la vie, l’essentiel est de renforcer la confiance des gens en eux-mêmes, pas de la nier.

 

 

 

*Editions Ouverture, Le Mont s/Lausanne (sous presse).

 

 

 

 

 

 

 

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26/11/2008

Assistance au suicide et « fatigués de la vie »

 

Une étude récente de l’Institut de médecine légale de Zurich montre que ce ne sont pas seulement des malades en grande souffrance et à peu de temps de leur décès naturel qui font appel aux organisations d’aide au suicide. Il y a aussi, de plus en plus semble-t-il, des personnes présentant des affections dont le pronostic n’est pas funeste à court terme et pas toujours très invalidantes. Cette situation pose à l’évidence question.

 

 

Comme une majorité de nos concitoyens (à en croire plusieurs sondages), je suis attaché à la liberté personnelle de décider de mettre un terme à sa vie, souvent une vie longue, quand celle-ci devient trop lourde à porter à cause d’une santé irréversiblement et gravement altérée. Toutefois, cela ne signifie en aucune manière que ce serait « bien » d’envisager le suicide, que ce serait une option comme les autres. En particulier, même si l’article 115 de notre Code pénal dispose que l’assistance au suicide n’est pas punissable sauf si elle est motivée par des mobiles égoïstes, les pouvoirs publics doivent éviter toute attitude donnant l’impression qu’ils cautionneraient le suicide ; c’est dire qu’ils sont concernés quand l’aide au suicide est offerte à des personnes « simplement » fatiguées de la vie.

 

 

L'autorité publique et la santé publique ont un rôle de prévention du suicide ; ce rôle est spécialement important s’agissant de personnes vulnérables, dépressives, isolées, précarisées, comme le sont souvent les « fatigués de la vie ». Et on ne saurait prendre note sans autre du fait que ces derniers, dont l’existence n’est en soi pas menacée à court terme, font appel à l’assistance au suicide. La Commission nationale d’éthique a jugé qu’il n’y avait pas lieu de condamner (ni moralement ni déontologiquement) les médecins qui acceptent dans ce contexte de prescrire aux patients un produit à dose léthale. Mais la situation paraît  bien différente s’agissant de personnes qui décideraient d’en  finir sur la base d’un mal-être du registre psychologique ou social, hors d’une situation pathologique grave et de souffrance majeure. Ethiquement, humainement et d’un point de vue de sens commun, se pose la question de savoir si on doit admettre que des dispositifs organisés dans ce but offrent à ces personnes de les aider. Sans préjudice au droit strict de chacun d’envisager le suicide, c’est le caractère organisé qui fâche. Ne peut-on craindre une glissade vers « l’usine à mourir » ?

 

 

De l’avis de la CNE (1,2,3), une supervision publique des activités des organisations d’aide au suicide est nécessaire – supervision qui au demeurant n’est guère aisée à définir. Il s’agirait à mon sens, par le canal d’un devoir d’annonce des organisations concernées, de s’assurer qu’elles satisfont à des critères et conditions, et de pouvoir ainsi mieux apprécier leur fonctionnement – y compris en effectuant les contrôles nécessaires. Leur champ d’action devrait être restreint  aux personnes en grave souffrance, médicalement sans espoir. On s’assurera aussi qu’elles n’en font pas une activité lucrative – ce qui vraisemblablement représenterait un mobile égoïste au sens du Code pénal et la rendrait punissable.

 

 

Comme toujours dans les affaires de la société, il y a lieu ici de définir les contours d’une tolérance, d’un juste milieu, tenant compte des libertés fondamentales de l’individu, des tâches que doivent assumer les pouvoirs publics, des valeurs de la communauté et de son intérêt à éviter des dérapages éthiquement et pratiquement problématiques.

 

 

 

Dr Jean Martin, ancien médecin cantonal, membre de la Commission nationale d’éthique

 

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