08/03/2008

Jouer à Dieu ?

 

On sait les avancées extraordinaires de la procréation médicalement assistée (PMA) depuis la naissance de Louise Brown, le premier bébé-éprouvette, à Londres en 1978, mais on n’est pas toujours conscient des enjeux éthiques majeurs qui y sont liés. Dans le magazine Time du 10 mars 2008 (toujours post-daté de quelques jours), Nancy Gibbs fait état de ses préoccupations, demandant jusqu’où on peut jouer à Dieu.

 

« Je comprends, dit-elle,  pourquoi aucun politicien ne souhaite se mettre entre un couple sans enfants et les médecins qui offrent une réponse à ses prières. Mais, alors que la médecine redessine la carte de ce qui est possible en vue de procréer, nous avons tous un intérêt à demander jusqu’où nous devrions être autorisés à aller (…) Les milieux progressistes et sociaux disent leurs craintes à propos de vente d’ovules, de location d’utérus (mères porteuses) et du fait que des femmes pauvres soient exploitées pour aider des riches à avoir des enfants, mais ils insistent peu parce que la liberté de procréer est un droit sacré ».
 
Faisant référence à des pratiques imaginables - qui n’ont jusqu’ici pas cours en Europe continentale -, elle poursuit : « Des embryons pourraient être achetés et vendus, clonés et même implantés dans un utérus de singe parce que cela se passe dans une industrie exerçant dans la sphère privée la plus intime, un commerce portant sur des milliards de dollars qui se contrôle largement lui-même » (postulant que la manière dont la profession médicale surveille le respect des codes déontologiques est à même d’éviter les dérives éthiques ou commerciales discutables - je ne suis pas sûr qu’on puisse à cet égard dormir sur ses deux oreilles).

 

Sur une autre question difficile : « Et que dire du demi-million (aux USA) d’embryons surnuméraires congelés dans l’azote ? Ce que vous faites avec ces embryons est votre décision et seulement la vôtre, dit l’American Fertility Association. Mais ce n’est pas si simple. Sont-ils des (futurs) humains ou une propriété ? Il est arrivé que des embryons congelés soient traités comme élément d’une succession et au centre de batailles pour un droit de garde, comme la Porsche ou le chiot », dit Gibbs.

 

Elle évoque les touristes de la procréation, se déplaçant vers des pays dont les règles médico-éthiques et légales sont  plus souples, puis conclut « Nous sommes sur une route vers la procréation qui n’a plus besoin ni d’ovules ni de sperme (ce serait le cas du clonage reproductif, s’il était autorisé). Nous sommes dans une jungle morale, pleine d’espoir et de pièges. Ce n’est pas des parents demandeurs que j’attends qu’ils y mettent de l’ordre, le travail à faire est celui des législateurs et des décideurs ».

 

Un de mes maîtres de santé publique disait qu’il y a un bel avenir pour la complexité… Aucun doute à ce sujet !

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05/03/2008

Bienheureusement, le Tribunal fédéral existe !

 

Une décision communale argovienne avait dénié la naturalisation suisse à deux femmes raisonnablement intégrées, vivant en Suisse depuis plus de vingt ans, au motif qu’elles portaient le voile… Le Tribunal fédéral vient de casser cette décision.

 

On « s’émerveille » (!) devant les positions disproportionnées liées à la passion de certains de garder à notre pays une pureté ethno-culturelle qu’il n’a jamais eue… Que la naturalisation soit mise en cause par des délits et des crimes, par une action idéologique et de propagande publique clairement attentatoire aux droits de la personne ou qui va à l’encontre des intérêts de la Suisse, ou encore parce que le candidat n’a manifestement pas compris des aspects essentiels du mode de vie et du cadre socio-juridique qui nous régit, OK. Sans doute. Mais qu’on la dénie à la faveur d’une interprétation (tout de même subjective !) telle que
« quel qu’il soit, le port du voile montre toujours une soumission inacceptable à l’homme », cela est contraire au principe majeur de la proportionnalité nécessaire, impérative, entre la circonstance critiquée et la sanction. En termes d’aveuglement ethno-centré, ce n’est pas loin de « donner une idée de l’infini » comme disait Coluche. Entre nous, il n’est pas rare que j’aie trouvé réellement élégantes (on me dira que c’est une remarque sexiste…) des femmes musulmanes dans leur port du voile - bien plus élégantes, y compris dans leur discrétion, que certaines de nos hurluberlues locales et leurs accoutrements dont on me glisse qu’ils sont à la mode.

 

Au reste, Mesdames et Messieurs, verra-t-on bientôt des Suisses pur sucre s’opposer à la naturalisation de tel Hollandais qui s’obstine à porter des sabots, du Basque qui tient à son béret ou de l’Ecossais qui (de manière moralement équivoque) porte la jupe ?

 

Merci au Tribunal fédéral. N’oublions jamais notre chance qu’existe encore la séparation des pouvoirs, malgré les bruyants émois de ceux qui crient à la montée du pouvoir des juges. Je crains beaucoup plus quant à moi la montée de celui des idéologues populistes.

 

 

 

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23/02/2008

Une Suisse sans migrants ?

 

Récemment s’est tenu à Lausanne un colloque sous ce titre, organisé par le Forum des étrangers/ères de Lausanne (FEEL) et Appartenances. Exposés et débats à dimensions économique, sociale, culturelle. Des chiffres :  plus de la moitié des emplois dans l’hôtellerie sont tenus par des étrangers, qui forment aussi 40% du personnel des hôpitaux suisses et de la Migros ; les Suisses âgés qui nécessitent des soins en EMS ou à domicile ne pourraient en bénéficier sans aide venue d’ailleurs ; les étrangers participent pour près d’un quart aux cotisations AVS (mais n’en profitent pas toujours ou pas complètement) ; la moitié des joueurs de l’équipe nationale qui va faire l’EURO 2008 sont d’origine étrangère.

 

Question : "Que la Suisse serait-elle devenue sans l’immigration qu’elle a connue ?" Lausanne et Renens parmi d’autres auraient deux fois moins d’habitants ; la vie culturelle comme nos restaurants n’auraient pas la même variété ; nous aurions nettement moins de gens fortunés ! (on se souvient ici que les fondateurs de Nestlé, Wander, Bally, Swatch, venaient d’ailleurs). Il y aurait nettement moins de recherche de haut niveau alors que c’est là un créneau fondamental pour l’avenir ; la moitié des profs universitaires sont étrangers. Encourageant, le fait que 90% de la population serait consciente du rôle majeur de ces apports dans notre prospérité. On peut nier l’évidence mais les faits sont têtus : « Sans immigration, point de salut pour l’Europe », entend-on de plus en plus. D’où l’importance, maintenant soulignée par les pouvoirs publics, de travailler mieux à l’intégration des migrants. Changement de décor par rapport aux sept millions de saisonniers venus chez nous au cours du temps et dont les plus âgés se souviennent que - presque - rien  n’était fait pour les intégrer, voire que l’intégration aurait paru incongrue (puisqu’ils rentraient chez eux à Noël pour revenir trois mois plus tard !).

 

Un souhait sur lequel un conférencier a mis l’accent est de se montrer pragmatique. Sans doute les lois doivent-elles être respectées mais n’aurait-on pas pu s’épargner une bonne partie des turbulences qui ont agité ce canton récemment et qui se sont calmées quand on a compris le besoin d’être - aussi - réaliste ?

 

Le thème grave de l’exode/émigration des cerveaux (brain drain) a été abordé ; la Suisse officielle se préoccupe de faire revenir aux pays les scientifiques qui oeuvrent sous d’autres cieux, notamment aux USA ; des pays développés comme en développement voient leurs forces vives les quitter (à la différence des pays pauvres, le nôtre peut importer des professionnels de l’UE pour compenser). Il n’y a aucune solution simple pour gérer ces défis d’une époque très mobile et  multiculturelle - et dont on ne saurait imaginer qu’elle cesse de l’être, sous réserve d’hiver post-nucléaire. Pratiquement, on ne peut suivre ni ceux qui voudraient ouvrir nos grands bras généreux à tous ceux qui souhaiteraient s’installer chez nous ni ceux qui rêvent d’une Suisse « pure » (ce qu’elle n’a jamais été) voire purifiée… Et, surtout, ne pas faire l’erreur, parce que leur gestion est ardue, de ne pas s’occuper des questions qui se posent.

10:34 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)