30/05/2007

Dopage - Croire encore aux contes de fées de la "pureté chimique" dans le sport?

 

 

 

« Les pratiques dopantes, couvertes d’opprobre dans le discours sportif convenu, sont en réalité consubstantielles à certaines disciplines sportives » ! C’est l’affirmation du Professeur Alex Mauron, bioéthicien genevois connu, dans la Revue médicale suisse du 16 mai 2007. Qui relève, à propos de la discrétion habituelle des coureurs sur le sujet : « Sans doute savent-ils que, si la foi soulève les montagnes, elle ne fait pas franchir le Galibier ».

 

 Le dopage ne se laisse pas oublier. Il ne se passe guère de jour qu’un  athlète soit mis en cause pour usage de produits prohibés, voire avoue sans ambages que, par exemple, il a gagné le Tour de France gonflé à l’EPO (voir 24 Heures du 26 mai 2007, plusieurs articles sur l’aveu de Bjarne Riis). Incidemment, on apprend aussi que ce serait indûment qu’un médecin de par chez nous aurait été sanctionné pour avoir été bien aimable dans ses pratiques vis-à-vis de nombreux athlètes…

 

Où est le conte de fées (Ces choses n’existent pas dans mon sport - ou dans ma pratique médicale !), où est la réalité, ce qu’Alex Mauron appelle « la déferlante d’usages non thérapeutiques du progrès médical que connaît notre société », et très particulièrement certains sports de compétition ? Je crains pour ma part que poser la question, ce soit y répondre. A ce sujet: « comment ne pas s’inquiéter de l’absence quasi générale du discours et de la décision politiques. Tout se passe comme si les jeux du cirque, quelle que soit l’évolution de leur règles, confortaient le pouvoir politique »,  écrit  J.-Y. Nau dans la même Revue médicale suisse le 23 août 2006. A la même époque Yves Guisan,  médecin et conseiller national, critique l’état des lieux chez nous, stigmatisant la mollesse des milieux sportifs comme des autorités, relevant les contraintes que représentent des données juridiques comme le secret médical. On se souvient d’un cycliste du Tour de Romandie que les médecins du CHUV ont sauvé de justesse ; concerné à l’époque, j’avais été frappé par la tension entre l’intérêt public à lutter contre le dopage et l’exigence de respect de la sphère privée.

 

La question n’est pas simple il est vrai : on a le droit de se mettre en danger en faisant de l’escalade, de la course motorisée ou simplement en fumant. Alors, si beaucoup d’athlètes se dopent ou se laissent doper, qui nous donne le droit de vouloir préserver leur santé contre leur gré ? On entend même tel de mes confrères dire qu’il y dopage depuis l’Antiquité et qu’il convient de permettre ces pratiques, sous « garantie » (!) de supervision médicale. Mais comment ne pas voir que le dopage contrôlé, propre en ordre, demanderait néanmoins comme aujourd’hui d’établir des limites (listes de produits, dosages, fréquences…) ?.

 

Arrêtons-nous à l’interpellation ci-dessus de J.-Y. Nau : est-il contestable que, aujourd’hui comme à Rome, une population nourrie de pain et de jeux se laisse plus facilement mener, voire endormir? Certaines récupérations politiques des exploits d’équipes nationales au Mundial 2006 ont été spectaculaires (randonnant peu après au Grand-St-Bernard, j’ai vu que les drapeaux officiels de la douane italienne étaient nouveaux et portaient - en plus - l’image du trophée obtenu par la squadra). Le pays qui luttera particulièrement efficacement contre le dopage verra ses probabilités de médailles diminuer. Et il n’y pas que le politique qui aime les médailles : le public s’émeut de ce que le dopage est répandu mais nous y contribuons tous quand, devant la télévision ou au bord des routes des Tours, nous demandons des performances, toujours plus vite, toujours plus loin.

 

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27/04/2007

A propos de nanotechnologies... de mariages entre l'inerte et l'humain

Les nanotechnologies font beaucoup parler. S’il paraît certain qu’elles présentent des potentiels majeurs, les avis divergent sur les risques que ces développements peuvent faire courir (mon collègue député André Châtelain, pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié, pense que ces craintes sont surfaites). A cet égard, intéressante lecture dans la Revue médicale suisse (Genève), du 18 avril 2007, sous la plume de J.-Y. Nau commentant deux ouvrages récents sur le sujet. Quelques éléments : « Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, un dialogue entre le cerveau humain et des réseaux électroniques est bel et bien en train de devenir une réalité » ; dans les recherches actuelles, « la frontière est parfois ténue entre la visée thérapeutique et d’autres objectifs : normaliser les individus, augmenter l’humain… » . Augmentation de l’humain qui va dans le sens de ceux qui parlent de transhumanisme, d’aller au-delà de ce que nous sommes depuis des dizaines de milliers d’années, vers un être humain amélioré, un surhomme… « Mais quid, au final , de ces mariages entre l’inerte et l’humain, entre science et conscience », dit Nau.
Il cite un journaliste scientifique du Monde : « Les puces radio-communicantes laissent entrevoir une société dans laquelle, à tout moment, il sera possible de contrôler les plus intimes détails de la vie privée des citoyens ». On frissonne un peu…Et d’évoquer à propos de ces puces, de ce que pourrait permettre les nanotechnologies, l’émergence de « Small Brothers » (petits frères) (de very small brothers !), par analogie au Big Brother du fameux "1984" de George Orwell - on pense aussi bien sûr au "Brave New World" de Aldous Huxley. Un Monde Nouveau qui ne cessera sans doute pas de nous étonner – quant à moi, s’il ne fait que nous étonner, ce ne sera pas trop grave.
Un de mes maîtres américains de santé publique nous disait il y a plus de 30 ans « There is a great future for complexity » (la complexité a un grand avenir). Qui peut en douter ?

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04/04/2007

Les jeunes se préoccupent de bioéthique - Ils ont raison!

Au cours des dernières semaines, trois équipes de deux jeunes du Gymnase de Morges m’ont demandé de les rencontrer dans le cadre de la préparation de leur travail de maturité : relativement gros boulot impliquant des recherches bibliographiques, des entretiens, de la rédaction bien sûr…  Quelques thèmes généraux sont proposés par l’établissement, l’un d’eux est cette année la bioéthique. Qui a été choisi me dit-on par 25 élèves à Morges, formant 13  équipes.
Pour moi, qui n’ai guère entendu parler d’éthique durant mes études, il y a plus d’une génération il est vrai, et qui ai été amené durant ma carrière à m’en préoccuper vivement et de plus en plus, par penchant personnel et compte tenu de ma fonction de médecin cantonal, il est bon de voir nos jeunes concitoyens s’y pencher avec attention et sérieux (cela lui fait toujours  plaisir aussi - vous verrez ! - quand on laisse penser à un retraité qu’il peut encore servir à quelque chose).
Le champ actuel de l’éthique de la médecine et de la santé est très large : début de la vie, y compris procréation médicalement assistée et interruption de grossesse, fin de vie, y compris soins palliatifs, assistance au suicide et euthanasie, contrainte dans les soins, recherches génétiques et sur l’embryon, des aspects des neurosciences, parmi d’autres. Mes interlocuteurs avaient choisi respectivement les « bébés-médicaments » (designer babies), les modifications génétiques et la  transgénèse humaine, les cellules-souches et leurs possibles applications. A chaque fois, (mais il est vrai que je me laisse parfois  emporter dans explications et digressions !), nous avons parlé longuement, sur la base d’un catalogue de questions que ces filles et garçons avaient préparées.
J’ai été impressionné par une vraie étendue de leurs connaissances, biologiques et quant aux enjeux éthiques actuels. L’espace ici ne permet pas d’aller dans le détail  (je fournirai volontiers aux lecteurs intéressés le texte de publications sur mes propres questionnements). Parmi les sujets que nous avons évoqués :
1)      la vie a-t-elle un caractère sacré ou, plutôt, faut-il considérer qu’elle doit être respectée, toujours, sans qu’il s’agisse de la sacraliser ? (je me rallie à la seconde option),
2)      l’embryon est-il une personne humaine dès la conception/fusion  de l’ovule et du spermatozoïde ? Je ne le pense pas ; ainsi que d’autres l’ont dit, il s’agit alors plutôt d’une potentialité de personne humaine, qui s’affirme et se définit progressivement par la suite.
En rapport avec ce qui précède : l’immense difficulté, constante, quasi-obsédante pour ce qui me concerne, est que, dans les processus biologiques à propos desquels il s’agit de porter des appréciations, il n’y a nulle part un « saut » clair, une « marche d’escalier » manifeste qui rendrait simple de déterminer « Oui, jusque-là on peut aller et au-delà c’est inadmissible », « Oui, jusqu'à ce point il s’agit de recherche scientifique et de tentatives thérapeutiques de bonne foi, qu’on peut encourager, plus loin nous nous mettons véritablement à jouer à Dieu,  au mépris du respect que nous nous devons et de la dignité humaine ».  Ce que cela rappelle vivement, c’est que l’éthique c’est toujours à propos de limites (qu’on nous demande de poser, au mieux ou au moins mal). Un livre de 1995 du professeur genevois Eric Fuchs sur l’éthique a pour titre « Comment faire pour bien faire ? ».
J’ai aussi mentionné les deux grandes tendances parmi ceux qui sont dans des démarches  philosophiques et éthiques. Les déontologistes pour qui l’application de certains principes catégoriques est impérative (à la limite, même si les conséquence de cette application peuvent être considérées comme regrettables) et les conséquentialistes, ou utilitaristes, pour qui la nature des effets de la détermination ou de l’action doivent être considérés. Les premiers sont plus absolus, les seconds parfois relativistes… Personne n’a tout à fait tort et personne n’a complètement raison… mais c’est un sujet qui nous emmènerait trop loin aujourd’hui.

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