15/01/2018

Diversité des formes familiales, avec quelles conséquences ?

40 ans après Louise Brown, premier « bébé-éprouvette »

C’est en 1978 que Edwards and Steptoe permettaient la naissance du premier « bébé-éprouvette », en Angleterre. La Société suisse de psychologie a invité la Prof. Susan Golombok, de l’Université de Cambridge, à parler à Lausanne du thème « Modern families : parents and children in new family forms ».

A la naissance de Louise Brown, le magazine Time avait titré « La naissance la plus attendue en 2000 ans »… Cette réussite médico-technologique avait frappé les esprits, mais on n’imaginait guère  les développements extraordinaires qui s’ensuivraient. De nombreuses questions étaient posées : Qu’allait être le devenir des enfants nés de procréation médicalement assistée (PMA) et de leurs parents? Comment seraient résolus les aspects pratiques et juridiques liées à des notions ainsi bousculées, procréation et filiation?

Au Royaume-Uni, de hautes instances judicaires avaient à l’époque interdit certaines modalités au motif de leurs effets délétères postulés - et on retirait la garde de leurs enfants aux mères lesbiennes qui en avaient eu (dans un partenariat hétérosexuel) ! Partout aujourd’hui, ces questions sont débattues (à ce stade, 6,5 millions d’enfants sont nés par FIV).

Les travaux de l'équipe dela Prof. Golombok portent sur l’évolution des membres des familles « nouvelles »: avec don de sperme ou ovule, avec mère de substitution, familles gays (à deux mères ou deux pères). Leurs résultats ont mis au défi certaines craintes à propos de ces familles et du développement des enfants. "Les familles PMA vont bien, l'important pour le bien-être des enfants est la qualité des relations intra-familiales,  indépendamment du genre des parent.s» Les enfants peuvent prospérer – ou non – aussi bien dans ces familles différentes que dans les traditionnelles. Plus de 90% des enfants vivant dans des familles à parents gays développent une orientation hétérosexuelle.

Une question majeure est celui du secret (quant au fait qu’il y a eu PMA, don de gamète ou grossesse pour autrui). Les études confirment que les enfants qui ont été informés le vivent mieux que ceux maintenus dans l’ignorance. Est  confirmé aussi que, très généralement, les enfants sentent qu’on leur cache quelque chose. Au reste, il ne s’agit pas de nier la difficulté pour des parents PMA d’en parler à leur progéniture ; mais souvent les parents qui n’ont rien dit à leur enfant en avaient parlé à d’autres autour d’eux !!

Développement aux USA : le Donor Sibling Registry, un site où les enfants nés par PMA avec don de sperme ou d'ovule peuvent rechercher leurs demi-frères et sœurs (le maximum ainsi trouvé est de 55, mais des articles de la presse grand-public ont parfois évoqué des chiffres plus élevés!). Ce registre a plus de 55'000 membres. Intéressant de savoir que ces enfants (devenus ados ou adultes) ont plus envie de prendre contact avec leurs « demi-frères ou soeurs » qu’avec le donneur de gamète.

Une dernière dimension, sociétale : il arrive que des enfants de familles différentes soient l’objet de questions désagréables et moqueries, à l’école par exemple : alors que des mots racistes seraient immédiatement sanctionnés par les maîtres, ces derniers sont moins fermes, voire hésitants, s’il s’agit de remarques sur les circonstances familiales. Partout, on peut encore progresser.

 

 

10/01/2018

Un Prix Nobel mérité !

Non… je ne vais pas parler du Prix Nobel 2017 de chimie (mérité aussi, bien sûr) du biophysicien de Morges Jacques Dubochet. Mais de celui de littérature, attribué au Britannique d’ascendance japonaise Kazuo Ishiguro. N'ayant jamais entendu parler de lui, j'ai voulu le lire, commençant par son ouvrage Les vestiges du jour).

Je me suis régalé. Histoire du majordome, ordonnateur de la vie d’une grande « Maison » noble anglaise, le Darlington Hall, dans l’Entre-deux guerres. Illustration extraordinaire de cette fonction décrite comme un véritable sacerdoce. Avec la fierté et le flegme voire la raideur que cela inclut.  Pudeur des sentiments que l’on garde hermétiquement pour soi, vis-à-vis des maîtres comme des subordonnés.

Avec aussi la conscience aiguë du fait indiscuté qu’on n’est pas dans la même classe que les maîtres, que, aussi excellent qu’on soit, on est un « domestique » - qui ne saurait exprimer une opinion (ni même avoir une opinion) sur les choses qui, au-dessus de soi, retiennent l’attention du seigneur.

La forme est celle d’un récit de la vie à la propriété de Lord Darlington, par Mr Stevens. Il est un majordome et fils de majordome qui entre autres, par respect inconditionnel des règles, sera amené à infliger à son père l’indignité suprême de se voir écarter du service - alors que ce dernier, âgé, fatigué, se rend fautif de quelques inexactitudes. Plus tard, en 1959, alors que la propriété vient d’être achetée par un Américain, Stevens raconte les évènements importants qu’il a (entre-)vus se dérouler au château dans les années 1920-1930. Notamment à propos d’efforts de nobles et politiques anglais en vue d‘établir des liens « constructifs » avec l’Allemagne, blessée par les clauses du traité de Versailles. Efforts qui échouent et jetteront l’opprobre sur ceux qui les ont tentés.

S’entremêle à ces péripéties l’histoire de la relation professionnelle et humaine de Stevens avec la gouvernante qui lui est directement subordonnée. Où il transparait qu’une affection, plus ou moins rêvée par les deux protagonistes, aurait pu se développer ; mais les limites strictes de ce que qu’on peut dire/faire - ou ne pas dire/faire - ont laissé stériles ces potentialités.

The Remains of the Day met en scène un monde, une société, une culture ou sous-culture (ou plutôt, penseraient ses membres, une sur-culture !), qui pour l’essentiel a disparu. Days gone for ever… Tempi passati… Mais c’est passionnant.

A me lire, pensera-t-on que cette histoire de rigueur professionnelle corsetée pourrait être ennuyeuse ? Je ne peux m’engager pour d’autres mais j’ai trouvé fascinant d’un bout à l’autre. Plein à ras bord, à la britannique, d’humour, de « understatements », de sous-entendus distingués. Cela étant, je réalise que mon appréciation n'a pas la retenue des héros du livre : mon propos montre un enthousiasme petit-bourgeois (!?). Pour être au niveau du narrateur, il eût été impératif que je boude mon plaisir, ne le laissant apparaitre que par notes très discrètes, sans avoir l’air d’y toucher. Well… je n’ai jamais été de leur milieu, mais j’ai trouvé un intense plaisir à le côtoyer.

 

 

 

 

13/09/2017

Chercher à faire revivre des espèces disparues ?

Les potentialités qu’apportent les avancées de la science alimentent nombre d’idées nouvelles voire de fantasmes Dans cet éventail, un supplément du Hastings Center Report américain (1) est consacré à une problématique concernant la nature – ou la Création : tenter de faire revivre des espèces éteintes ?

La biodiversité diminue rapidement - on parle de la disparition de 150 espèces par jour (parmi lesquelles, selon eux, certaines disparaissent avant même d’avoir été identifiées, cataloguées !). Même si au cours de l’évolution il y a toujours eu émergence d’espèces nouvelles et extinction d’autres, il est pour le moins souhaitable que cet appauvrissement soit freiné. L'idée est attrayante en soi de « ressusciter » des espèces disparues . Parmi les animaux d’une certaine taille, on citera l’aurochs, le grand pingouin, le vison marin, le dodo de l’Île Maurice, le tigre de Tasmanie.

Question : quelle devrait être la position des « conservationnistes » (militants de la protection des espèces) dans ce débat ? Donner leur aval éthique aux efforts de « dé-extinction » ou, dans l’optique de ne pas interférer indûment avec la nature telle qu’elle est aujourd’hui, s’y opposer ? L’Union internationale pour la conservation de la nature (basée à Gland) a émis en 2016 un document de principes formulant des règles à suivre, selon les cas, pour en décider.

Intéressant de se demander sur quelles raisons on se baserait pour choisir les cas qui « méritent » d’être ramenés de l’extinction. On pourra ne pas vouloir ressusciter des espèces considérées comme nuisibles, mais qui décidera du caractère nuisible, sur quels critères ? Modifier certaines espèces pour les rendre utiles (à qui ?) ; les réorienter dans leur écosystème ou dans un écosystème différent ? Qui sait si alors elles pourront y (re)trouver leur place ? Pour prendre des exemples qui jouiraient d’une certaine sympathie chez de vieux enfants comme moi, nostalgiques de romans situés dans la préhistoire, on pense au mammouth (2).

Débats éthiques ardus en perspective. Réfléchir à la question souvent posée actuellement : s’agissant de la vie, l’Homme est-il une créature ou un créateur, ou les deux ? Discuter de la dignité accordée aux espèces vivantes non humaines, éteintes ou existantes ; de ce qui serait manipulation motivée par hubris « scientifique » ou désir légitime de maintenir voire recréer de la biodiversité.

Et je n’aborde même pas les financements nécessaires. Combien d’argent consacrer à « ressusciter » des espèces animales, végétales voire humaines… (tribus disparues du Nouveau Monde ??), plutôt que chercher les voies et moyens de soulager les problèmes de violence et de guerre, de faim et d’aliénation de ceux qui vivent ici et maintenant…

 

1.Hastings Center Report, July-August 2017, vol. 47, Supplement S2.

2.voir l’ouvrage de Beth Shapiro « How to clone a mammoth – The science of de-extinction», Princeton University Press, 2015.