07/10/2011

Les grands progrès qu'on doit à l’éducation sexuelle

Chacun a le droit strict d’avoir ses idées sur l’éducation sexuelle à l’école et les moyens mis en œuvre. Toutefois, les réserves qu’on peut émettre sont une chose, les faits en sont une autre. Ainsi, il est bien démontré que les jeunes qui ont bénéficié d’éducation sexuelle ont des relations sexuelles moins précoces, moins fréquentes et moins à risque que leurs congénères qui n’en ont pas eu. N’est-ce pas là un résultat qui doit satisfaire les promoteurs d’une éducation moderne comme ceux qui, de longue date, imaginent qu’informer et dialoguer à propos de sexualité, c’est ouvrir la porte à la débauche. Les craintes grotesques et les blocages puritains d’une partie notable de la population des Etats-Unis à cet égard valent à ce pays les taux les plus navrants de grossesses chez les adolescentes. Occasion de rappeler que, depuis trente ans, le nombre d’interruptions de grossesse en Suisse a nettement baissé, d’un tiers ; on le doit en particulier à l’éducation sexuelle mise en place. Il faut rappeler que les grandes difficultés liées à une information insuffisante (moralisante, « sélective », on ne touche pas les sujets délicats) sont plus fréquentes dans les milieux défavorisés. Comme médecin cantonal qui avait à suivre le dossier de l’interruption de grossesse, j’ai constaté chez certaines jeunes filles un véritable « analphabétisme » sexuel, menant aux relations non consenties, troubles psycho-sociaux et malheurs qu’on sait. Le différentiel social des risques de problèmes comme, à l’inverse, des chances de disposer des moyens de se sortir d’un mauvais pas, est ici majeur. Enfin, faut-il rappeler un effet actuel d’un certain « libéralisme », à savoir la marée pornographique sur la toile, à laquelle les jeunes aussi trouvent accès. En plus de ses mérites déjà démontrés, l’éducation sexuelle dès l’école contribue à contrecarrer les effets délétères de ces dérives.

 

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23/09/2011

« Le problème, ce ne sont pas nos corps, ce sont les barrières ! »

 

Phrase qui étonne … prononcée début juillet, à la Fondation Brocher près de Genève, par Tom Shakespeare, bioéthicien britannique au sein de la section chargée du handicap au Siège de l’OMS. Lui-même est achondroplasique (nain), est donc limité dans ses aptitudes par sa petite taille et se déplace en chaise roulante (NB : certaines des positions ci-dessous sont remarquables dans la bouche d’une personne handicapée mais pourraient être une expression de banalisation et de manque d’engagement dans celle d’un autre). Il faisait un exposé dans le cadre d’une Académie d’été organisée par le Hastings Center (New York), institut connu de bioéthique, consacrée à la problématique de l’ « amélioration de l’être humain » (enhancement).

 

Il a eu la formule citée en titre en parlant de promotion des droits des handicapés; droits à une vie aussi libérée de contraintes que possible. Elle m’a frappé comme illustrant vivement ce qu’est la santé publique, domaine où j'ai oeuvré durant trente ans. C'est la branche de la médecine et de la politique de santé qui a pour objet le bien-être optimal des gens, au sein de la société;  elle veut permettre d’avoir la vie la plus autonome, la plus « praticable » et satisfaisante possible, dans son milieu ; une vie dans laquelle on ne se voit pas interdire l’accès aux potentialités de réalisation et de plaisir qu’ont la plupart de nos congénères. Shakespeare dit « le handicap est le produit de l’interaction entre des corps ‘limités' et des environnements sociaux qui excluent ».

 

Par barrières, il faut entendre ici tout ce qui nous bloque, diminue la qualité de vie. Qualité de vie liée, entre autres facteurs, à l’accès à une eau et des aliments sains, à la lutte contre les maladies infectieuses, à l’évitement de pollutions de toutes sortes, à la libération de la dépendance au tabac et d’autres produits, à ce qui rend malaisé l’exercice physique, parmi d'autres.

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25/06/2011

Les « Digital Humanities » et ce qu'elles annoncent

Nous vivons une époque ébouriffante, le dire n’est pas nouveau. Les enjeux étaient difficiles à cerner déjà avec les moyens qui sont les nôtres depuis toujours, à savoir la réflexion et la discussion, mais chaque jour démontre un peu plus que « le médium est le message », selon l’intuition de Marshall McLuhan. On parlait récemment à l’Université de Lausanne des transformations de la narration liées aux nouveaux média.

 

« L’ordinateur sert à nous débarrasser des objets physiques, il est une machine à fabriquer des objets-valeurs », dit Frédéric Kaplan, chercheur de haut vol de l’EPFL, faisant référence à son ouvrage La métamorphose des objets (FYP Editions, 2009). On est dans la réalité virtuelle (oxymore !), comme avec les banques électroniques de données ou les jeux informatiques auxquels de plus en plus de gens s’adonnent, avec une passion proche de l’addiction. Jane McGonigal, jeune esprit génial (née en 1977), vient de publier un livre intitulé Reality is broken : why games make us better and how they can change the world ». La réalité est cassée...

  

Le terme « Digital Humanities » est apparu en 2001. Wikipedia le définit comme « champ de recherche, d’enseignement et de découverte à l’intersection de l’informatique et des sciences humaines ». L’équipe universitaire lausannoise relève : « L’ère digitale naît de la remise en question du support même de la pensée des sciences humaines ». Les « Digital Humanities » font repenser nos manières de constituer les connaissances et de communiquer sur les recherches. On imagine les perspectives qu’ouvre la mise en réseau de tout ce qui a été écrit au cours de l’Histoire. 

 

« Ce que nous entendons par scholarship (travail académique) change ». Transformation d’un paradigme : ce n’est plus l’érudition qui fera la qualité de l’enseignant académique mais sa capacité de passer à ses étudiants comment faire un recueil optimal d’informations, mettre ces dernières en relation et les interpréter. Avec les programmes de digitalisation des bibliothèques, le travail minutieux « de bénédictin » devient une chose du passé. Dans le domaine des arbitrages juridiques et autres avis de droit ou procès, le New York Times évoquait récemment la possibilité que des « armées d'avocats très onéreux soient remplacés par des logiciels bon marché ».

 

Question de pouvoir, l’enjeu stratégique de la maîtrise des instruments et réseaux qui permettent ces développements. F. Kaplan : «Google joue aujourd’hui le rôle dominant dans cette organisation digitale du savoir. En Europe, beaucoup de voix se sont élevées : on reproche essentiellement à Google d’être une entreprise, et américaine ; malgré la qualité et la gratuité de ses services, on ne saurait dit-on lui confier notre patrimoine culturel et les outils de son étude ». Quelle alternative alors ? 

 

Une autre dimension, souci des archivistes, est la fluidité, l’impermanence des données numériques. Non seulement peut-on se demander si dans une ou deux générations on sera capable de lire ce qui est enregistré aujourd’hui mais, surtout, la substance, le contenu des documents informatiques change constamment – ainsi que le montre, dans les citations, la mention systématique « site consulté le… ». Les faits virtuels n’ont pas le caractère tangible d’une statuette  préhistorique ou d’un tableau de la Renaissance.

 

« There is a great future for complexity » disait il y a 40 ans un de mes maîtres de santé publique. L’historien du Moyen Âge Emmanuel LeRoy Ladurie écrivait en 1968 déjà : « L’historien du futur sera programmeur ou ne sera pas ». A croire les promoteurs des « Digital Humanities », nous y sommes, dans ce futur.

 

 

 

 

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