17/11/2018

LA SOLIDARITE EST-ELLE UN DELIT ?

 

 

Le City-Pully et le le cinéma Royal, de Ste-Croix, ont  projeté ces jours le documentaire « Libre » relatant l’action du paysan Cédric Herrou près de Nice, condamné pour avoir secouru des personnes ayant illégalement passé la frontière franco-italienne. Hasard du calendrier ? le même jour se tenait à Gap le procès des 7 de Briançon. Ces histoires rappellent aussi le maire d’un village de Calabre, destitué et interdit de rentrer chez lui, pour avoir fait revivre sa localité moribonde en accueillant des réfugiés.

 Je reprends ici un commentaire qui m'est transmis (merci) par mon confrère le Dr Paul Schneider: Le spectateur est au milieu de l’action, le film a été tourné sur le vif, avec des vues prises en cachette, aucune scène n’a été reconstituée. Même, ou à cause de ces défauts techniques, l’intensité dramatique est accentuée, nous sommes pris à partie ; les questions en voix off à Cédric Herrou, c’est comme si nous-mêmes les posions.

Cédric Herrou est libre, il n’a de comptes à rendre à personne, même pas à l’Etat qui interdit ce qu’il fait, mais qui est bien incapable de dire ce qu’il aurait dû faire dans cette situation dramatique où il se trouvait seul. Il suit sa conscience.

Question: « Vous, seriez-vous capables de transgresser notre Loi sur les Etrangers ? » Car, en rapport avec son article 116, nous trouvons illégitime que les aidants solidaires soient punis comme des passeurs qui tirent profit du malheur des autres. Ce qui explique les nombreuses manifestations récentes de soutien au pasteur Norbert Valley condamné récemment pour avoir assisté un sans-papiers.

01/08/2018

La révolution du partage

Depuis des années, l’émergence de grands donateurs individuels tels que Bill Gates et Warren Buffett, qui consacrent des milliards à des actions de développement est un phénomène interpelant. Ce mouvement, un vrai changement de paradigme, auquel s’associent maintenant Jeff Bezos, d’Amazon, et Mark Zuckerberg, de Facebook, est à l’évidence significatif et il ne s’agit pas de s’y montrer hostile - notamment compte tenu de la stagnation voire la diminution des engagements publics. Dans un article étoffé (1), Julie Rambal relève que la finance nouvelle génération va dans le même sens : « selon un sondage de U.S. Trust, trois quarts des millenials accordent la priorité aux objectifs sociaux dès qu’ils investissent. »

Dans son numéro du 28 mai 2018 consacré aux « Next Generation Leaders », le magazine Time cite Chris Long, 33 ans, star du football US qui a donné l’entier de son salaire de base 2017, un million  de dollars, à des œuvres caritatives, tout en apportant son aide pour rassembler deux millions supplémentaires – affirmant vouloir « tirer chaque goutte de mon potentiel pour améliorer les choses autour de moi ». 

Une telle philanthropie privée n’a pas vocation à être seulement le fait de gens (très) riches. Selon Alexandre Mars, serial entrepreneur français qui a fait fortune aux Etats-Unis et se veut aujourd’hui « activiste du bien social », un mouvement large se marque. « Il y a une évolution réelle, une quête de sens de plus en plus partagée. De nombreuses personnes aimeraient en faire plus (…) Les générations précédentes s’intéressaient au moi, à toutes ces choses qui relevaient de notre nombril. Aujourd’hui, la deuxième question qu’un candidat pose dans un entretien d’embauche, ce n‘est plus la taille du bureau ou si le bureau donne sur le lac, c’est ‘Quelle est votre action sociale ?’»

Mars vient de publier La révolution du partage (Flammarion, 2018) et, pour donner aux gens des pistes sur comment s’y prendre pratiquement, a créé une start-up, Epic.

Peter Singer, le philosophe australien qui enseigne l’éthique aux USA et a souvent pris des positions décoiffantes, s’intéresse au sujet, sur un mode utilitariste : « L’altruisme efficace est à la fois une philosophie et un mouvement social consistant à utiliser une démarche scientifique pour trouver les moyens de faire le maximum de bien (…) C’est très bien de donner, mais il faut le faire intelligemment. »  Il cite le cas d’un de ses brillants étudiants qui, alors qu’il pouvait faire un doctorat de philo à Oxford, a choisi de se faire embaucher par un cabinet financier de Wall Street, après avoir calculé qu’il pourrait alors donner bien plus à des associations caritatives.

Révolution du partage ? Well… beaucoup seront d’accord avec l’idée comme principe  général mais il y aura plus de réticences si elle nous touche directement, près de soi et de ses intérêts – le syndrome connu du NIMBY (« Not in my backyard » - pas dans mon jardin). Pour avancer dans le bon sens, peut-être avons-nous besoin de nous laisser convaincre que l’espèce humaine, plutôt que d’être fatalement marquée par la compétition voire l’agressivité, est la plus coopérative du monde vivant, comme l’affirment Servigne et Chapelle (L’Entraide, l’autre loi de la jungle. Paris : Les Liens qui libèrent, 2017).

1.Et soudain la finance devint altruiste (article de J. Rambal). Le Temps, 30 décembre 2017, p. 6.

 

 

 

 

22/07/2018

St-Ex (II)

Toujours tiré de "Terre des hommes":

L’homme et les techniques. « Si nous croyons que la machine abîme l’homme, c’est que peut-être nous manquons de recul pour juger de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies (…) Chaque progrès nous a chassés hors d’habitudes que nous avions à peine acquises. Nous sommes de jeunes barbares que nos jouets neufs émerveillent encore. » Qu’en dire, à l’heure des interrogations autour d’autres nouvelles machines, de Big Data, de l’intelligence artificielle ?

Atteindre la perfection ? Intéressant  propos sur le progrès techn(olog)ique : « Tout l’effort industriel de l’homme, tous ses calculs, semblent n’aboutir qu’à la seule simplicité, comme s’il fallait l’expérience de plusieurs générations pour dégager peu à peu la courbe d’une colonne ou d’un fuselage, jusqu’à leur rendre la pureté d’un sein ou d’une épaule (…) La perfection serait atteinte, non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher. »  Avec une conclusion qui laisse songeur : « La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention » …

Responsabilité. Il insiste souvent sur la responsabilité de chacun, fort ou faible, quelles que soient ses circonstances. Parlant des équipes de pilotes et d’autres, dans leurs métiers risqués de l’Aéropostale – ou dans un engagement de guerre : « Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous ».

Apporter sa contribution. Importance pour St-Ex de dépasser son intérêt propre et celui du moment présent. « Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériels ne récolte rien qui vaille de vivre. » « Etre homme, c'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde. » Plus loin: « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix. » Des idées dont la considération ne nuirait pas aujourd’hui.

Sur la justice sociale : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. » Et sur le futur : « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. »

Aimer. La formule fameuse : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », appliquée souvent au couple (à qui bien sûr elle peut s’appliquer), évoque une nuit que St-Ex journaliste a passée, pendant la guerre d’Espagne, avec des soldats qui vont lancer une attaque dans laquelle il est probable qu’ils mourront – il le dit aussi d’une cordée d’alpinistes.

Je ne regrette rien. Perdus son mécanicien et lui dans le désert de Libye, après y avoir capoté le 30 décembre 1935, ils marchent plusieurs jours avant de rencontrer un Bédouin. Décrivant ses états d’âme alors qu’il craignait de mourir : « A part votre souffrance [s’adressant à ses proches], je ne regrette rien. J’ai eu la meilleure part. Si je rentrais, je recommencerais. L’avion n‘est pas une fin, c’est un moyen. On fait un travail d’homme, avec des soucis d’hommes (…) Je suis heureux dans mon métier. Dans un train de banlieue, je sens mon agonie bien autrement qu’ici ! »

Et ces autres phrases fortes. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » Formidable formule à l’heure où le racisme ne montre pas de signe de faiblir. Et, souvent citée : « Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants. »