08/09/2018

Anorexie-Boulimie - Un bel album de témoignages

Au bout de moi-même, la vie !

Nathalie Getz (textes), Vanessa Parisi (photos) - Sion, 2018, 107 pages

Sensibilisée à la problématique des désordres alimentaires, la journaliste et thérapeute Nathalie Getz a développé le projet de donner la parole à des personnes qui en ont guéri. L’Association Boulimie Anorexie (ABA), à Lausanne, y a vu un potentiel de « désavouer les croyances  qu’il n’est possible de s’en sortir que grâce à la volonté ou jamais totalement. » N. Getz a rencontré neuf volontaires; de manière intéressante, trois sont (devenus) thérapeutes et une psychologue. Cinq ont entre 25 et 29 ans, trois ont 45 ans, une 61 ans. Sept femmes, deux hommes.

Emergence et reconnaissance de la maladie. « Je continuais à me faire vomir pour contrôler mon poids - avec une sensation de faire un truc interdit. Un engrenage installé plusieurs années dans le plus grand secret. Avec des comportements d’automutilation et des idées noires. C’est par hasard que ma famille a découvert ce que je vivais, par un mail que j’avais écrit à l’association CIAO (site d'information pour jeunes) » (Alice).

« Ma médecin a très vite compris. Elle prenait le temps pour parler. Jamais elle n’a essayé de me culpabiliser ni demandé de faire un effort. Quand je lui ai dit ‘tout ça, c’est plus fort que moi’, elle a confirmé ‘mais oui, c’est plus fort que vous !’ »

Vécu de patient(e).  On y trouve des sentiments d’étrangeté, de honte, de manque d’estime de soi, des difficultés de contact social, des troubles obsessifs-compulsifs (besoin d’être parfait-e), des idées suicidaires. Des hospitalisations en milieu somatique ou psychiatrique. Des périodes de mieux puis des rechutes, pendant des années souvent.

« Le plus terrible, c’était ce sentiment de ne pas être vue. Les médecins ne voyaient que la maladie, l’anorexie. » (Marie, 25 ans). « J’étais devenue dépendante de la balance. Je me souviens même être partie en randonnée en la prenant dans mon sac. (…) J’étais entourée de plein d’amis, mais la plupart ont fui. » (Nadia).

« Le plus difficile, c’étaient les choix. Toutes les décisions étaient compliquées, car je n’avais plus le droit à l’erreur » (Christian).

Groupes de parole. « Nous avons contacté l’ABA qui propose des groupes de parole. J’ai  trouvé là un espace ou il n’était pas nécessaire de cacher quoi que ce soit. Pour la première fois je me sentais validée dans ma souffrance » (Alice).

« Aux groupes de parole , des témoignages montraient qu’il était possible de guérir (…) J’ai pu lâcher cette lutte permanente avec moi-même. J’ai commencé à être gentille avec moi, je reprenais confiance »  (Nadia).

Vers le mieux. « J’ai découvert alors une force en moi qui m’avait entraînée très bas, mais qui pouvait être engagée dans l’autre sens. C’est comme si je n’avais pas pu faire autrement que guérir. »

« Petit à petit, la vie a surpassé la maladie. Quand, je ne sais pas. Mais à un moment j’ai été certaine que la maladie était derrière moi. Surtout, je sais qu’il m’est essentiel d’écouter et de respecter ce que je ressens, même si c’est douloureux » (Chloé).

Aujourd’hui. « Je me suis tellement maltraitée ! Pendant dix ans, j’ai perdu du temps et fait souffrir des gens.  J’essaie de me pardonner. J’ai fait comme j’ai pu. »

« Si c’était à refaire, jamais je ne pourrais dire que je repasserais par là. Trop de souffrance ! »

« L’essentiel, c’est d’apprendre à s’accorder de la bienveillance » (Christine).

En bref : un beau livre susceptible d’être d’un grand profit aux patient-e-s comme à leurs proches, et à leurs soignants.

12/08/2018

A mettre sur sa « reading list » d’été - si ce n’est pas fait

René Prêtre -Et au centre bat le cœur(Réédition avec un chapitre inédit)

Arthaud Poche, 2018, 358 pages.

J’avais entendu parler de son succès de ce bestseller du « Suisse de l’année » 2009 mais ne l’avais pas lu. Trop d’autres lectures ? Une réticence vis-à-vis du récit, peut-être « avantageux », des hauts faits d’une super-star ?  Ce n’était pas bien, ce livre est remarquable.

L’histoire de René Prêtre est connue de beaucoup. Enfant d’une famille paysanne du Jura, footballeur passionné (des primes reçues dans ce cadre l’ont quelque peu aidé durant ses études !), il est devenu un grand de la chirurgie cardiaque. Etudes de médecine et formation initiale à Genève. Des stages dans plusieurs autres pays puis depuis 1997 à l’Hôpital universitaire de Zurich. Patron de la chirurgie cardio-vasculaire au CHUV de Lausanne depuis 2012, puis aussi à Genève.

Récit en 19 chapitres. L’enfance dans son milieu terrien de Boncourt puis formation et ascension dans la carrière professionnelle et académique. L’auteur a au cours des années dicté son vécu des histoires rencontrées, souvent  compliquées, parfois déchirantes ; les côtés satisfaisants voire enthousiasmants mais aussi les soucis. Fierté de l’opération réussie dans les cas les plus trapus. Ce qui marque lecteurs et journalistes (j‘ai passé un peu de temps à « googler »), c’est comment il raconte quelques échecs lourds, traumatisants - ainsi la complication de Robin, garçon dont il avait convaincu la mère de pratiquer une opération qui n’était pas vitale sur le moment (la date de cet échec restant, chaque année, un funeste anniversaire).

Ces accidents de parcours, racontés avec beaucoup de transparence, sont en contrepoint d’une carrière à succès, qui à l’évidence sort de l’ordinaire. Il évoque les dimensions éthiques de son activité, discutées en équipe. Décrit en détail des dialogues difficiles avec des parents désemparés devant les enjeux et les décisions à prendre.

La manière dont Prêtre parle de ses équipes donne envie d’en faire partie. Comme d’autres, il a probablement aussi ses colères ou ses bougonnements mais on retire l’impression que, y compris quand cela « coince », voire qu’il y a urgence extrême, une collaboration entraînée, affinée au cours des années, fait que les gens sont heureux de tirer à la même corde.

Ce livre est un « page turner » (on ne résiste guère à l’envie de poursuivre la lecture). En exergue de chaque chapitre, une phrase tirée d’une oeuvre littéraire, d’un opéra ou d’ailleurs ! Dans une vie consacrée massivement au métier, on imagine que René Prêtre trouve le temps de lire (autre chose que de la science) et d’écouter de la musique. Une citation pour finir :

« Ainsi, les heures à la mine m’apprirent à ériger ces deux piliers essentiels en chirurgie : la technique et la stratégie. J’allais en découvrir plus tard un troisième, la dimension artistique, la maitrise de l’espace, des formes (…) Cette chorégraphie fluide et cette détermination me firent comprendre que la fabrication d’un chirurgien passait par un modelage long et astreignant de ses doigts et de son esprit. »

 

 

 

 

22/07/2018

St-Ex (II)

Toujours tiré de "Terre des hommes":

L’homme et les techniques. « Si nous croyons que la machine abîme l’homme, c’est que peut-être nous manquons de recul pour juger de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies (…) Chaque progrès nous a chassés hors d’habitudes que nous avions à peine acquises. Nous sommes de jeunes barbares que nos jouets neufs émerveillent encore. » Qu’en dire, à l’heure des interrogations autour d’autres nouvelles machines, de Big Data, de l’intelligence artificielle ?

Atteindre la perfection ? Intéressant  propos sur le progrès techn(olog)ique : « Tout l’effort industriel de l’homme, tous ses calculs, semblent n’aboutir qu’à la seule simplicité, comme s’il fallait l’expérience de plusieurs générations pour dégager peu à peu la courbe d’une colonne ou d’un fuselage, jusqu’à leur rendre la pureté d’un sein ou d’une épaule (…) La perfection serait atteinte, non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher. »  Avec une conclusion qui laisse songeur : « La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention » …

Responsabilité. Il insiste souvent sur la responsabilité de chacun, fort ou faible, quelles que soient ses circonstances. Parlant des équipes de pilotes et d’autres, dans leurs métiers risqués de l’Aéropostale – ou dans un engagement de guerre : « Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous ».

Apporter sa contribution. Importance pour St-Ex de dépasser son intérêt propre et celui du moment présent. « Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériels ne récolte rien qui vaille de vivre. » « Etre homme, c'est sentir, en posant sa pierre, que l'on contribue à bâtir le monde. » Plus loin: « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix. » Des idées dont la considération ne nuirait pas aujourd’hui.

Sur la justice sociale : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. » Et sur le futur : « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. »

Aimer. La formule fameuse : « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction », appliquée souvent au couple (à qui bien sûr elle peut s’appliquer), évoque une nuit que St-Ex journaliste a passée, pendant la guerre d’Espagne, avec des soldats qui vont lancer une attaque dans laquelle il est probable qu’ils mourront – il le dit aussi d’une cordée d’alpinistes.

Je ne regrette rien. Perdus son mécanicien et lui dans le désert de Libye, après y avoir capoté le 30 décembre 1935, ils marchent plusieurs jours avant de rencontrer un Bédouin. Décrivant ses états d’âme alors qu’il craignait de mourir : « A part votre souffrance [s’adressant à ses proches], je ne regrette rien. J’ai eu la meilleure part. Si je rentrais, je recommencerais. L’avion n‘est pas une fin, c’est un moyen. On fait un travail d’homme, avec des soucis d’hommes (…) Je suis heureux dans mon métier. Dans un train de banlieue, je sens mon agonie bien autrement qu’ici ! »

Et ces autres phrases fortes. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis. » Formidable formule à l’heure où le racisme ne montre pas de signe de faiblir. Et, souvent citée : « Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants. »