03/12/2020

Un nouveau recteur, jeune, pour l'UNIL

Interview de Frédéric Herman, 42 ans, recteur désigné de l'Université de Lausanne, récemment dans 24 heures. Bien intéressant de voir les priorités d'une nouvelle génération d'enseignants et chercheurs accédant à de hautes fonctions de direction. Extraits:
 
A la question "Est-il encore temps de former les décideurs de demain sur des questions comme le climat ou est-ce trop tard ?", réponse: "Il faut agir maintenant. Je suis passé par des institutions techniques (prestigieuses) comme Caltech et l'EPFZ. Ce que j'ai appris à l'UNIL, c'est le lien entre sciences naturelles et sciences sociales et humaines. Je pense que la clé est dans des changements de comportements qui mènent aux prises de décisions."
 
Sur l'héritage de la rectrice sortante Nouria Hernandez: "Beaucoup sera maintenu, à commencer par ce qui a été fait pour la durabilité. Elle a beaucoup œuvré pour l'interdisciplinarité, en créant plusieurs centres dédiés. Les accents mis sur l'égalité me tiennent également à cœur (...) Je m'apprête à prendre les rênes dans des circonstances particulières. Ce doit être une occasion de repenser le monde."
 
Pratiquement: Le projet que j'ai proposé table sur les forces de l'université sur les questions économiques, juridiques, sociales, environnementales mais aussi sanitaires et médicales. Nous sommes armés pour former la génération qui doit faire face à la crise et à ses conséquences et devra répondre aux soucis de demain."

17/11/2020

Prendre la mesure de ce que nous vivons (II)

L'attitude éclairée – et affirmée – d’un banquier

Patrick Odier est le patron d'une importante banque privée genevoise, il a présidé l’Association suisse des banquiers. Il a une sensibilité et un intérêt pour les enjeux climatiques, entre autres, et le démontre dans une prise de position récente (Reconnaitre la valeur du capital naturel. Le Temps, 2 novembre 2020). « Notre dépendance à l’égard de la nature a été révélée de manière flagrante cette année avec la pandémie de Covid-19. Le saut des agents pathogènes de la faune vers l’homme est probablement une conséquence du déplacement des espèces ou de la perte de leur habitat. Aujourd’hui, nous nous rappelons à nos dépens que la santé humaine, le bétail, la faune sauvage, notre alimentation et l’environnement sont tous interconnectés. » On croirait lire un leader écologiste ou un responsable de santé publique.

Et de rappeler que le 22 août 2020 la planète atteignait le jour du dépassement, celui où les ressources naturelles de la planète allouées pour toute l’année ont été épuisées. Cela vaut pour le monde ; pour des pays gros consommateurs/gaspilleurs comme la Suisse, ce jour était dans le courant du printemps ! « Concrètement, notre pays doit se préparer à la multiplication des dangers naturels. Les vagues de chaleur qui ont conduit aux périodes de canicule record de 2003 et de 2018 pourraient devenir la norme. »

Le PIB, un mauvais indicateur qu’il faut abandonner – Passage à une économie décarbonée

Odier toujours : « Étendard des indicateurs économiques, le produit intérieur brut (PIB), développé en 1937, fait toujours foi pour mesurer la croissance économique d’un pays. Or il est inutile face aux enjeux de la durabilité, car le capital naturel n’y est pas intégré (…) Alors qu’une grande partie de notre économie dépend directement du capital naturel, bon nombre des industries qui en dépendent se comportent comme s’il s’agissait d’une ressource gratuite et illimitée. »

Le changement climatique a des répercussions directes et indirectes sur les activités et les infrastructures humaines. « Des modèles d’affaires appropriés pour préserver et régénérer le capital naturel sont essentiels. Donner un juste prix à la valeur de la nature permet d’utiliser les instruments économiques pour la protéger. »

« Le passage à une économie décarbonée, soit à zéro émission nette, ne se produira pas sans une remise en question des [activités économiques] et de leur relation avec la nature. » En fait, il faut que tous, secteurs publics comme privés, se mobilisent pour la transition d’un modèle basé sur le gaspillage des ressources et les déchets « vers une économie circulaire, efficiente, inclusive et propre ».

Difficile de dire mieux.

 

15/11/2020

Prendre la mesure de ce que nous vivons (I)

Incertitude, mensonge, des choses auxquelles nous n’étions pas habitués

Nous vivons une période compliquée... Avec des aspects (quasi-)inouïs – y compris pour l’observateur qui comme moi a derrière lui une longue vie. Ce qui apparait très fort, sensible dans les conversations au quotidien, c’est l’incertitude. Qui a fait irruption dans notre vie auparavant bien réglée par les cadres de vie et à certains égards par les technologies. Personne, ni les scientifiques, ni les politiques ni les influenceurs divers ne peuvent garantir le retour à la vie « habituelle » ni, surtout, quand cela arriverait et avec quelle chance que ce soit durable.

« Dense, cotonneuse, une incertitude s’insinue dans les recoins de notre époque et nous empêche de voir où nous mettons les pieds. Nous ignorons ce qui va arriver, nous ne savons pas que faire – hormis confiner à chaque retour de flamme infectieuse ». « La pandémie devient une maladie chronique de civilisation » (Dr Bertrand Kiefer. Jusqu’où plonge l’incertitude ? Revue médicale suisse, 4 novembre 2020). Avec le covid mais aussi le dérèglement climatique, le terme de maladie de civilisation apparait vraiment pertinent. 

Kiefer poursuit : « Partout, on mélange le doute rationnel de la démarche scientifique avec le déni anxiolytique distribué par les réseaux. » Ces dernières années, on pouvait souligner des éléments négatifs éclatants dans la société : mensonge érigé en méthode de gouvernement (si on peut parler de gouvernement dans ce cas) et perturbations pathologiques dans la politique internationale. L’élection étatsunienne du 3 novembre soulage tant soit peu les craintes. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, on n’en a pas fini avec les désinformations, fake news et complotismes divers (voir  le "documentaire" Hold-Up qui fait le buzz en ce moment).

Phénomènes de brutalisation, angoisse

Jour après jour, la violence est au premier plan, multiforme. 2020 nous a rappelé la persistance du racisme et du sexisme, dans des sociétés qui se disent éclairées - ces situations qui semblent des fatalités tant elles sont systémiques (homme à la peau blanche, on a toujours un avantage…) : « Depuis longtemps, des phénomènes de brutalisation sont à l’œuvre dans la société. Humains et non-humains sont toujours plus fracassés par une compétition généralisée. Si bien que l’incertitude actuelle porte au-delà de la pandémie : nous ne savons pas jusqu’à quelle profondeur le monde est en train de changer. Et c’est peut-être ça le plus angoissant. » ().

Jusqu’à récemment, à part très à gauche, rares étaient ceux assez téméraires pour douter de la prééminence du modèle libéral, prometteur à l’infini de progrès constants … Kiefer encore : « Classique vision néolibérale, managériale. Selon cette vision, la grande finalité de la société se résume à la maîtrise technique et politique du cours des choses. Mais tout indique que cette maîtrise est un leurre. Notre époque est capable de prédire de plus en plus précisément l’évolution de phénomènes complexes, climatiques par exemple. Mais si elle est désemparée, incertaine de son propre destin, c’est qu’elle ne sait pas où trouver la force morale et les valeurs pour faire face à ce futur qu’elle est désormais capable d’annoncer. » Rappelons ici qu’une conséquence ubiquitaire du modèle néo-libéral, ce sont les inégalités sociales, économiques et de santé qui ne font que s’aggraver – au sein des pays et entre les pays.

Pourquoi tant de peine à croire ce que l’on sait ?

« Regardez cette accumulation de certitudes écologiques. Les forêts et les animaux disparaissent, les populations d’insectes s’effondrent, les glaciers fondent. Les températures augmentent, les océans montent et deviennent stériles, les sécheresses et inondations font figure de nouvelles normes. Une catastrophe est en cours. Sur le fond de ce qui arrive, on ne peut pas parler d’incertitude. Il s’agit d’un savoir certain ». On sait des choses, on est informé sur des développements absolument majeurs, mais on n’agit pas (pas du tout assez). Parce qu’on n’arrive pas à croire ce que l’on sait ? (voir « Le courage de croire ce que l’on sait », Jacques Dubochet dans Le Temps, 30 octobre 2020).