28/01/2022

Mais où est passé le monde d’après ? Besoin d'un nouveau récit

Virginie Oberholzer est une auteure lausannoise. A 48 ans, suite à une incapacité de travail prolongée, elle est « tombée à l’AI, comme un fruit trop mûr tombe de sa hauteur ». Sous le titre ci-dessus dans 24 heures du 18 décembre, elle écrit « Pour qui vivait depuis longtemps à l'ombre de la folie, l'arrivée de la pandémie a été formidable. On se sentait moins différent. Les angoisses existentielles se déconfinaient (...) La tyrannie du bonheur relâchait son étreinte. »  On débattait du monde d'après, un après « plus humain, plus climatique, plus inclusif. » C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, poursuit-elle, « On est sonné. On a cessé d'applaudir nos soignants et d'interroger notre condition de vivants. On a reconfiné le monde d'après. »

Je lisais cela au moment de terminer ouvrage passionnant, « L'écologie et la narration du pire », de Alice Canabate, socio-anthropologue et historienne de l'université Paris-Descartes. Elle pose un regard aiguisé sur la crise, l'anthropocène, la collapsologie. Une exposition-explicitation dense d'où nous en sommes. A propos de la période récente : « La crise sanitaire covid a vu la bataille des 'mondes d'après'. Cette profusion est un gage de vitalité démocratique et d'engagement de la société civile mais contient également un risque fort d'éparpillement. Tribunes, appels et manifestes se sont multipliés qui ont tenté de constituer une voix commune. »

Effondrements. émotions « Assurément, il y a effondrement: un effondrement lent et tragique de la capacité critique, de l'honnêteté et de la modestie, de nos capacités de réexamen. Hier politique et métaphysique entretenaient un amour passionnel, aujourd’hui ce lien s’est mué en un attachement infertile. Nous avons congédié cette saine alliance. » Canabate discute les émotions de la crise écologique (solastalgie, éco-anxiété - p 87-93).

Dislocation ? Elle cite André Gorz "Il est des époques où, parce que l'ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales inscrites dans les mutations en cours" (c’est écrit en 1983...).

Idéologies désuètes, besoin d'un nouveau récit. Le journaliste Yves Petignat récemment : « La vérité, c’est que les grandes idéologies qui ont structuré le XXe siècle ne nous sont d’aucune utilité pour imaginer demain. Pour relever à la fois les défis du climat, de l’épuisement des ressources naturelles (…) Nous avons besoin d’une nouvelle narration. Imaginer un monde de coexistences, de transactions, de perméabilité ? »

Revenant à Virginie O., elle met en exergue une phrase de Paul Valéry « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ?». Ce qui n'existe pas encore dans nos consciences et nos intelligences ?

 

11/01/2022

La beauté et la poésie pour nous aider (suite)

Beauté des photos… En Espagne, à Valencia, j'ai vu il y a peu la "World Press Photo Exhibition", qui chaque année tourne dans une centaine de villes avec des photos jugées les meilleures… Elles sont belles du point de vue de l'art photographique, tout en dépeignant souvent des situations humaines et environnementales très difficiles, scandaleuses, marquées par la guerre ou le terrorisme, l'oppression des êtres humains, la misère matérielle et psycho-sociale. Contribution de telles photos au "sauvetage" nécessaire ? Oui si au-delà de notre indignation immédiate nous saisissons les moyens de soulager l’inacceptable. Compliqué souvent, même si une bonne manière d'agir est le "simple" soutien financier à celles et ceux qui s'engagent pratiquement.

Nécessaire poésie. Le philosophe Edgar Morin, centenaire aujourd'hui, observateur très aiguisé, écrivait en 2002: " La politique de civilisation nécessite la pleine conscience des besoins poétiques de l'être humain. La vraie vie est absente là où il n'y a plus que la prose" (lire: considérations matérielles) (2). Et, prémonitoire par rapport aux « Grandes Accélérations » délétères actuelles : il s’agit de "répondre à la grande décélération nécessaire, du point de vue sociologique, écologique, psychique, des processus déchaînés qui nous conduisent aux désastres."

Beauté et poésie contre l’hubris (démesure, arrogance) ? "La beauté de la nature nous enseigne l'harmonie, l'équilibre, la juste mesure qui font défaut dans le comportement humain (…) Investir dans la nature est pour moi un acte social " (Hulot) "Le seul sacrifice qui compte dans les sagesses orientales, c'est celui de l'ego, permettant à l'humain de comprendre qu'il fait partie de la nature, d'un tout (...) La beauté devrait être une priorité de l'éducation" (Lenoir). Avec l'ethnopsychiatre Tobie Nathan, peut-on penser que « Parfois la beauté est plus violente que la force ».

PS: J'aime la phrase de Charles-Ferdinand Ramuz "C'est parce que tout doit finir que tout est si beau". Ramuz refuserait-il à la beauté de nous aider à maintenir un monde vivable à long terme ? Il pensait plutôt, je crois, à nos trajectoires individuelles, à notre finitude et pas à celle de la biosphère.

  1. Hulot et F. Lenoir. D’un monde à l’autre – Le temps des consciences. Paris : Fayard, 2020.
  2. Morin E. Pour une politique de civilisation. Paris: Arléa , 2002, pages 52 et 75.

 

12/12/2021

Animal (film et livre)

Il faut voir le film Animal, de Cyril Dion, récemment sorti sur les écrans.
 
Formidable pour ne pas dire  exceptionnel, avec en prime deux remarquables jeunes gens (16 ans), la Britannique Bella et Vipulan, Français de la région parisienne d'origine srilankaise.
 
Trop de travail de décrire ou résumer, allez voir. Des moments déprimants sur l'état de la planète, mais beaucoup d'autres tonifiants, encourageants, engageants.
 
Un mot de Bella, dans une discussion un peu philosophique (je garantis le sens, pas les termes exacts): "La croissance illimitée, en médecine (en physiopathologie) on appelle ça cancer; en politique et économie on appelle ça progrès". Pourquoi est-ce si difficile à faire comprendre ? La question à des milliards de dollars...
 
Dans la scène de conclusion, la même Bella: " J'ai pensé quand j'ai été choisie pour ce film que j'allais découvrir beaucoup de choses passionnantes sur la nature, les animaux, etc. Mais, peut-être que c'est le plus important, j`ai appris beaucoup de choses sur nous les humains".
 
Et puis, dans des "lancements" avant le début du film, à propos des grandes explorations: "Oui, tout ce que les explorateurs et scientifiques ont découvert au cours des derniers siècles et particulièrement des dernières décennies, c'est incroyable, cela a apporté des quantités de connaissances nouvelles et passionnantes sur le monde où nous vivons. Aujourd'hui toutefois, ce n'est pas de plus connaître qui est essentiel, c'est de porter un autre regard."