31/10/2016

Climat et action collective en justice de femmes seniors

 

Le 25 octobre dernier, l’association « Aînées pour la protection du climat » (www.ainees-climat.ch) qui regroupe quelque 500 membres, en majorité des femmes de plus de 70 ans, a déposé à Berne une action en justice quant à l’insuffisance de l’action du Conseil fédéral en matière de climat. La nouveauté de la démarche a interpellé les milieux politiques ; en effet, il s’agit là d’une démarche collective du type de la « class action » bien connue aux Etats-Unis, où un groupe défini de personnes affirme avoir qualité pour agir parce que ses membres ont en commun un motif fondé de se plaindre. Dans le cas particulier, les « Aînées », sur la base de données scientifiques, soulignent que leur santé est altérée par le changement climatique de manière disproportionnée  par rapport au reste de la population (leur mortalité est double de celles des hommes en cas de canicule).

Intéressant de savoir que des actions semblables ont été lancées déjà aux Pays-Bas (avec succès - un tribunal a enjoint le gouvernement de prendre des mesures plus étoffées) et en Norvège. Compte tenu de l’urgence du problème, il serait surprenant que le mot ne passe pas plus loin. La passivité des Etats contrevient en effet aux droits fondamentaux.

L’avenir (proche, espère-t-on) dira si les juges confirment que, au vu de leurs arguments, ces aînées sont légitimées à contraindre le Conseil fédéral à être plus actif. C’est une modalité nouvelle et différente, mais elle est bien dans l’esprit de cette spécificité suisse qu’est l’initiative populaire - à ceci près que l’initiative a le propos d’apporter une modifications à la Constitution, alors que là il s’agit de demander au gouvernement d’assumer ses responsabilités, sur le base de lois existantes. Dans tous les cas, c’est un signe fort de la société civile qu’elle entend intervenir sur les grands enjeux de l’époque. Pour ces femmes âgées et dans le contexte du réchauffement global, il s’agit à la fois de vouloir une meilleure protection de la santé, pour elles, et la protection du milieu de vie, pour leurs (petits-)enfants.

16/09/2016

Accueil et protection des victimes de violences domestiques

 

Il y a 40 ans que le Centre Malley-Prairie (CMP), de Lausanne, a été créé et s’est engagé dans la prise en charge de personnes battues et la prévention y relative. Pas inutile de rappeler que les mauvais traitements, en particulier de femmes et d’enfants, n’ont longtemps guère été considérés comme un problème médico-social.  Dans le droit romain qui a inspiré une bonne partie du nôtre, le pater familias avait droit de vie et de mort sur les personnes de son foyer, épouse et enfants compris. Même si les historiens ont montré que les autorités civiles ou religieuses ont parfois sanctionné de telles violences dans le passé, nos sociétés ont longtemps tendu à négliger ces sévices, on regardait ailleurs ... S’agissant des enfants battus, c’est après la Seconde Guerre mondiale seulement que des pédiatres américains ont mis formellement en évidence l’origine des traumatismes dont étaient porteurs certains de leurs patients. Progressivement, la communauté médicale a été sensibilisée à ces sévices – de nature physique, psychologique et affective, sexuelle, sans oublier ceux liés à la négligence (fait de ne pas fournir des apports indispensables). Devant les adultes victimes (parfois des hommes mais en grande majorité des femmes), là aussi nous autres professionnels avons trop cru ou fait semblant de croire aux histoires abracadabrantes contées par l’entourage pour « expliquer » qu’une personne amenée en urgence soit couverte d’hématomes ou porteuse de blessures voire de fractures.

Merci aux pionnières et pionniers qui se sont investis. Développement important, le Conseil d’Etat vaudois a décidé de mettre en oeuvre dès janvier 2015 la règle « Qui frappe, part ! », permettant d’éloigner sans délai du domicile les auteurs de violences. A propos de ces derniers, le canton a fait juste aussi en soutenant l’ouverture au printemps 2016 du Centre Prévention de l’Ale qui leur est destiné. A relever aussi l’action de l’Unité de médecine des violences, au CHUV.

Ces problématiques ont longtemps été mal appréhendées parce que, frileusement, on tendait à éviter d’indisposer par des faits gênants et des débats délicats. Or, si on entend mieux soulager/limiter les violences en notre sein, il ne faut pas craindre de se « mêler de ce qui nous regarde pas ». En dépit de notre réticence à le faire et même si, une fois ou l’autre, on exercera sa curiosité sur des personnes ou familles qui n’ont rien à se reprocher (d’une certaine manière c’est le prix à payer pour être plus efficace). Il est vrai que des problèmes compliqués au plan éthique doivent être gérés, comme le refus - pas rare - des personnes violentées que soit signalée leur situation (la loi permet - dans plusieurs cantons, exige – que, même sans leur consentement, ce signalement soit fait pour les mineurs).

 

 

 

 

08/09/2016

Marche et escalade, vocations d'un atypique étonnant

 

A propos de: Sylvain Tesson, "Petit traité sur l’immensité du monde"

Editions des Equateurs, 2005 - réédition 2016.

Sylvain Tesson est cet écrivain français qui depuis une quinzaine d’années fait partager au lecteur ses périples, avec un tropisme particulier pour la Russie et l’Asie. Réflexions sur l’espace, le temps, le besoin de partir : « Une force extérieure m’emporte avec la régularité d’un battant d’horloge. Je me laisse faire, j’ai détecté dans le voyage aventureux un moyen d’endiguer la course des heures sur la peau de ma vie ». Les nomades de son genre, dit-il, « se tissent un destin, pas à pas. Impossible de les assimiler à une confrérie : ils n’appartiennent qu’au chemin qu’ils foulent ».

L’auteur a étudié la géographie, « à cause de sa vertu voyageuse. La géographie a été inventée parce que des hommes à l’esprit curieux voulaient comprendre comment s’ordonnançaient les choses à la surface de la terre. [C’est] la plus belle des disciplines.

Il se veut un wanderer:  « Les vagabonds romantiques allemands cultivaient une certaine manière de voyager. Il leur suffisait de se sentir en mouvement, environnés de la beauté des campagnes, avec l’âme ouverte à tous les vents ». Dans l’effort de longue durée : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie (…) Scandez un verset jusqu’à l’obsession : vous oublierez vos ampoules ». Efficacité de la mantra que l’on répète assidûment.

Depuis sa prime jeunesse, avec des amis, il a pratiqué l’escalade clandestine - de nuit - d’édifices publics, cathédrales entre autres. Récit des mondes découverts : complexité des flèches de pierre et des charpentes, rencontres des témoignages laissés par les constructeurs ou d’autres (...) Nous cherchions leurs traces à la croisée des transepts. A la croisée des siècles ». La liste des ascensions entreprises impressionne !*.

 Dans un autre chapitre, Tesson dit qu’il redeviendra humaniste lorsque cessera la suprématie du mâle. « Je souffre à chaque instant de me heurter, où que je porte mes pas (aux rares exceptions des pays scandinaves, de vallées himalayennes et de jungles primaires) à la toute-puissance de la testostérone. Il me semble que l’humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome. J’ai  souvent vu des femmes affairées aux moissons pendant que les hommes s’adonnaient  à l’occupation de suivre l’ombre d’un arbre à mesure que le soleil se déplace… J’ai partagé des dîners à la table du maître de maison pendant que la mère de famille se nourrissait par terre ».

 Il annonce l’expérience qu’il vivra durant six mois en 2010 sur les bords du lac Baïkal : « J’ai envie de finir dans une cabane de rondins de bois. Je ne quitterai pas cette vie avant d‘avoir vécu une expérience qui  concentre les fruits de la vie vagabonde : la liberté, la solitude, la lenteur, l’émerveillement ». Tout en exprimant une inquiétude écologique : « Je m’interroge sur le prix que nous devrons payer à la planète en la quittant. C’est que j’ai horreur de me sentir débiteur. Puisque nous ne faisons qu’emprunter [ la terre] depuis le premier jour de notre existence, il serait juste de s’acquitter (…) Le vagabond est plus redevable encore que les autres car non content de cueillir les fruits du monde il a passé sa vie à se gorger de ses beautés ». Sur ce dernier point, je ne peux guère être d’accord, les (hyper-)consommateurs sédentaires font plus de dégâts que les nomades.

 

*Audace, témérité … en août 2014 près de Chamonix, grimpant la façade de la maison d’un ami, il a fait une chute grave dont il réchappe de justesse et garde des séquelles.