04/07/2017

Les défis de la santé des seniors - Demain, l'homme et/vs le robot ?

Pour son Assemblée des délégués de juin dernier, Curaviva, association des homes et EMS suisses, a invité le publiciste alémanique Ludwig Hasler à délivrer un « keynote speech », qu’il a intitulé « CURA c’est bien, VIVA c’est mieux ». Nous vivons une époque formidable avec tout le potentiel de la digitalisation. Mais quelles seront demain les places respectives des hommes et des machines, quand  nous aurons l’aide de robots « qui ne feront pas d’erreurs, ne seront jamais fatigués, jamais ivres, jamais amoureux » - et où il n’y aura plus d’accidents de la circulation parce que plus de chauffeurs humains…

Quel est le sens de l’âge dans une société devenue sans repères au plan métaphysique ? Je suis issu, a dit Hasler, d’une famille de six enfants ; après avoir accompagné notre maman et l’avoir vue s’affaiblir pour s’éteindre démente à 93 ans, notre appétit de vivre le plus longtemps possible a diminué. L’assistance au suicide est plus en plus acceptée. Dans un autre registre, nous devenons les comptables de notre état de santé.

Comme d’autres, l’orateur insiste : il s’agit de faire des patients, en particulier chroniques, des acteurs de leur propre santé. Métaphore théâtrale : « Tout le monde monte en scène, personne ne reste dans les coulisses». Le but (une évidence !) est de rendre ce qui reste à vivre digne d’être vécu ; pour cela  vouloir que, à chaque moment, les personnes âgées soient des sujets - aussi autonomes que possible malgré leurs limites fonctionnelles. Les soignants ont pour vocation d’être des animateurs, des revitalisateurs.  Et il faut que le monde entre dans les institutions, l’air doit circuler. Interactions avec l’extérieur, avec des enfants, des animaux…

Un aspect très pratique est celui des risques que, avec le patient, on accepte de prendre dans la vie quotidienne. Une existence ultra-sécurisée inhibe, enferme, rend toujours plus dépendant. Les personnes ont le droit de prendre des risques, y compris de chute. Se rappeler aussi les études qui montrent que le sourire et les échanges cordiaux ont un rôle promoteur de santé  (salutogénétique) – humour aussi, être capable d’auto-dérision.

Question : Cela est fort bien dit par un orateur charismatique, mais est-ce réaliste ? Les services de santé et nos institutions (EMS, hôpitaux) ont-ils les ressources humaines et matérielles – et la volonté  - de mettre en musique tous ces bons conseils ? Les contraintes seront toujours présentes. Pas sûr que les financeurs et politiques (eux qui pourtant ont des vies très pleines) soient très sensibles à la nécessité de mettre de la joie de vivre – quitte à prendre certains risques – dans la vie des seniors dépendants. Pas sûr que tous les soignants (au sens large) soient convaincus qu’il est bon de maximiser la possibilité pour les résidents de donner leur avis et de co-décider. Et cela demande du temps, un temps précieux !

Revenant aux robots : que restera-t-il à faire de substantiel quand tant de tâches seront accomplies par des machines ? Il restera à vivre, pleinement !

 PS: L. Hasler a  fait référence à « Intouchables » (2011), qui a été le film français le plus vu hors de France, où un aidant africain sans formation autre que sa « compétence vitale » fait équipe avec un riche tétraplégique et donne - à tous les deux - de multiples  « occasions de vivre » !

 

17/02/2017

Intelligence artificielle et Machine à remonter le temps...

 

Stephen Hawking, le physicien de Cambridge, dans un interview à la BBC : « Le développement de l’intelligence artificielle (IA) pourrait provoquer la fin du genre humain. Les humains sont limités par une évolution biologique lente et ne pourraient concurrencer les machines qui se reprogramment rapidement. » Je n’ai aucune prétention à être dans la même ligue que Hawking, mais le fait est que cette disparité des vitesses d’adaptation me préoccupe vivement. Au plan mental (et même biologique), notre organisme est-il en mesure de s’adapter assez vite ? Vous me direz que voir des enfants de trois ans pianoter sur des tablettes est rassurant à cet égard. Peut-être.

Par conviction ou idéologie, nous répugnons à croire que des machines seront plus intelligentes que l’homme. Stéphane Garelli rappelle toutefois que dès 1995 l’immensité des données à disposition a permis à des machines de mieux exploiter, avec leurs algorithmes, la richesse des informations. Rappelant que, en 1997, Deeper Blue de IBM a battu aux échecs Garry Kasparov.

Question à dix mille (milliards ?) de dollars : l’IA égalera-t-elle - dépassera-t-elle  - un jour Baudelaire écrivant de la poésie, ou Descartes ou Kant philosophant ? J’ai l’impression que de plus en plus de gens sont prêts à supprimer la forme interrogative de cette phrase. A. Geissbuhler, responsable de la cyber-santé aux Hôpitaux de Genève, se dit "écartelé  entre la certitude de la future suprématie de la machine et le souffle de l’homme".

De son côté, Frédéric Kaplan, à l’EPFL, veut pour l’Europe la première Time Machine. Le projet impressionne : proposer une infrastructure d’archivage et de calcul unique pour modéliser les données du passé, les réaligner sur le présent et se projeter vers l’avenir. Il ne s’agira plus d’archiver ponctuellement mais de dresser un pont entre l’ère de l’information globalisée et les époques précédentes. « Ce Big Data du passé permettra la construction de nouveaux modèles interprétatifs. Les épidémiologistes comprendront mieux la diffusion des grandes maladies, les économistes réinterpréteront l’histoire des croissances et crises du capitalisme, les linguistes comprendront le treillis évolutif de nos langues. » D’où, dit Kaplan, le passé deviendra un territoire à habiter.

Comme tous j’imagine, il m’est arrivé de rêver pouvoir vivre une journée au temps des Romains, des chevaliers, ou des Incas ou des Sioux avant la Conquista. Et bien on y est, à la mythique machine à remonter le temps, ou si près. Kaplan : « Nous serons demain les voyageurs du temps, le projet Time Machine est une occasion unique pour construire notre futur à partir d’un patrimoine commun. » Perspective que Churchill aurait appréciée, lui qui a dit « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ».

 

 

 

 

   
   
   
   

29/11/2016

Interpelantes questions de bioéthique

 

Je viens de participer au Séminaire annuel de la Société suisse d’éthique biomédicale, société très interdisciplinaire fondée en 1989, qui se tient traditionnellement dans l’historique couvent de Bigorio, devenu un centre de rencontres, au-dessus de Lugano.

Au programme, présentations de travaux de recherche des participants et une demi-journée consacrée au thème de la procréation médicalement assistée (PMA). Avec un exposé sur la notion de « nature » dans le Message, à l'époque, du Conseil fédéral sur la loi sur la PMA (entrée en vigueur en 2001). Stimulants échanges sur le fait que quand on parle de nature humaine, on ne parle en réalité pas seulement de biologie et qu’il n’est guère possible de la distinguer de l’éventail d’influences constituant la culture. Depuis le début de mon engagement en santé publique, je vis avec la notion des rôles spécifiques de la nature et de la culture, de leurs relations et tensions ; or l’idée m’a traversé que (presque) toute la nature pourrait être culture, parce que toujours influencée par cette dernière… Surtout si on pense aux connaissances en nombre croissant de l’épigénétique - modifications durables des gènes liées à des facteurs environnementaux (milieu physique mais aussi social et psychosocial). Le flou, la porosité des limites, s’insinue dans les concepts qui semblaient les plus distincts...

Constats à cet égard : La conformité à la nature n’a rien à voir avec le bien ou le mal ; la notion d’ « ordre naturel des choses » ne permet évidemment pas de disqualifier l’homosexualité, par exemple, puisqu’ elle existe naturellement dans de nombreuses espèces dont l’être humain.

Un sujet qui m'a concerné alors que j'étais médecin cantonal: une pédiatre de Winterthour a débattu de la question de savoir comment répondre à des parents qui refusent les tests de dépistage (en principe de routine) chez leur enfant – avec l’exemple du prélèvement d’une goutte de sang du talon du nouveau-né, pour effectuer neuf dépistages actuellement. C'est le droit des parents de refuser mais il se peut qu'ils rendent un bien mauvais service au nouveau-né.

Thème très à la mode, l’amélioration de l’homme : avons visionné le film « In time », de Andrew Niccol : dans un certain futur, les humains vivent grâce à une réserve de temps dont ils disposent (qu’on peut passer d’une personne à l’autre) ; les gens simples en ont peu, la classe aisée en a en grande quantité (des centaines d’années). Evocation d’aspects d’une telle société : ceux qui peuvent vivre très longtemps ont très peur de l’accident, de la maladie maligne ou d’autres menaces sur leur longévité - de plus, l’ennui les guette. D’où cette phrase: « Les pauvres meurent mais les riches ne vivent pas ». Grande question que de savoir si c’est la mortalité qui donne du sens à notre vie - je le pense pour ma part.

Beaucoup d’enjeux difficiles, dont on doit se demander de quoi ils auront l’air demain. Cela me fait penser à la phrase d’un de mes enseignants, aux Etats-Unis il y près de cinquante ans : « la complexité a un grand avenir ». Au moins une chose dont on peut être certain.