08/11/2018

Ce qui bloque la prévention santé

La revue « Santé publique » est publiée par la Société française du même nom. Dans son dernier numéro, de juillet-août 2018, on trouve un éditorial de Jean-Pierre Couteron, administrateur de la Fédération française Addiction, illustrant une situation, et des contraintes, qui ne sont en rien spécifiques à la France.

« Au fur et à mesure des publications sur ses effets négatifs, le réquisitoire s’alourdit : l’alcool est dangereux pour la santé. Il ne devrait y avoir aucune hésitation à réguler l’accès à l’alcool, par des mesures recommandées par les instances internationales, et à les accompagner d’un travail d’éducation à la santé. Or cela bloque. N’est-ce pas dû au statut de marchandise qu’ont aujourd’hui les drogues ? Leur marché, légal ou clandestin, en organise la circulation, les soumet aux intérêts de l’économie mondialisée. La santé est placée au second plan. »  

« Une communication bien rodée habille de façon respectable cet impératif économique. En période d’inconfort face aux évolutions sociétales, elle valorise un ’art de vivre’, elle se donne une image ‘responsable’, faisant mine de soutenir des mesures soi-disant consensuelles. Cette rhétorique a pris le contrôle d’un packaging sémantique, à coup de ‘modération’. L’impératif économique bloque toute mesure susceptible de toucher le marché, comme :  limitation de la publicité, prix minimum, logo sur les dangers de l’alcoolisation fœtale…. »

Sentiment de déjà lu, déjà entendu, déjà vu ? La problématique est comparable en Suisse, à propos de toutes les substances - ou comportements - qui peuvent mener à l’addiction. Ceux qui oeuvrent pour la protection de la santé doivent s’engager d’autant plus pour surmonter les obstacles - et sensibiliser une partie malheureusement importante de l’éventail politique qui  regarde ailleurs quand on lui parle de cette problématique. 

 

 

02/11/2018

Voter non est aussi une question d’éthique

 

 

   
 
       

 

 

A propos de l'initiative dite « pour l’autodétermination »

Ancien membre de la Commission nationale d’éthique, je me suis au cours de ma carrière beaucoup préoccupé de cette dimension majeure dans le domaine de la santé : autour, grosso modo, des questions de morale au sens large, en médecine et dans les soins. L’éthique est une manière moins formelle que les lois d’être attentif aux droits et aux intérêts de chacun, et elle joue un rôle important. Mais je sais aussi que la sécurité qu'apporte le droit est indispensable. Or, regardant simplement autour de nous, on voit que certains groupes sont prêts à proposer des textes légaux qui restreindraient voire mutileraient des droits qui nous sont aujourd’hui assurés. C'est pourquoi il est impératif de refuser l'initiative dite "pour l'autodétermination".

 

Une société civilisée est une collectivité qui précise les droits - et devoirs - respectifs de chaque personne d'une part et des pouvoirs publics, notamment, d'autre part. Le cadre fondamental à cet égard est la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Nous vivons - heureusement - dans la région du monde où, en général, ces droits sont le mieux respectés. Notamment grâce à la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), dont la Suisse fait partie. L’initiative qu'il s'agit de combattre a parmi ses objectifs de supprimer la garantie que représente pour les citoyen-ne-s suisses le respect de ce qu'on appelle le "droit international supérieur", qui reste pourtant indispensable.

 

 

 

 

01/11/2018

Refuser de vivre dément… - Directives anticipées ?

La dernière livraison du Hastings Center Report, journal de bioéthique états-unien connu, comprend un article de Norman Cantor,  professeur de droit, « On avoiding deep dementia » -  pour éviter la démence profonde. Il est un militant du droit de mettre un terme à ses jours (autonomie). « Certains entendent faire face à la maladie d’Alzheimer avec une certaine résignation [mais aussi] la détermination de se battre, en extrayant (sic) les conforts que l’existence peut encore apporter. Pour d’autres dont je suis, le fait d’être maintenu en vie alors que je présenterai des troubles cognitifs et une dépendance progressifs est une perspective intolérablement dégradante (…) J’accorde une très grande importance aux souvenirs posthumes que je laisserai et souhaite que ma trajectoire de vie, y compris mon mourir, soit cohérente avec ma vision de la dignité. » Problématique connue, bien posée.

Cantor débat en détail du rôle possible de directives anticipées (DA), en particulier de DA qui mandateraient l’arrêt de l’hydratation et de l’alimentation quand un stade prescrit (précis ?) de maladie est atteint.

 « Quand la démence entraine l’incapacité mentale et physique de se nourrir, alors l’alimentation "à la main" par un soignant doit être vue comme une intervention médicale sujette à DA », écrit-il. On sait que, dans le cas de personnes en fin de vie (cancers, maladies neurodégénératives), l’opinion éthique prévalente est que le malade peut requérir une telle cessation, et que le forcer à s’hydrater ou manger est une violence, pas admissible. Dans ces situations, l’avis majoritaire est que les personnes ne souffrent pas de soif ni de faim. La difficulté - sérieuse - dans la démence est que la forme physique de ces patients peut être encore assez bonne ; ils ne vont donc pas s’éteindre à brève échéance.  D’où la perspective de fins de vie prolongées, voire agitées, s’ils ne sont plus ni alimentés, ni hydratés. Même si la détermination affirmée de la personne de mourir est en soi jugée compréhensible, les soignants et proches seront/seraient mis dans des situations très difficiles. Clairement un problème. 

L’article de Cantor est suivi de trois répliques courtes, qui sont opposées à son souhait, avec l’argument que l’individu ne peut pas par ses DA obliger les soignants à le traiter de manière « inhumaine ». Selon une juriste collaborant souvent à la revue : « Certaines situations peuvent à tel moment justifier la décision de refuser tout traitement. Mais on ne saurait donner aux personnes, par des DA rédigées alors qu’elles sont capables de discernement, un contrôle absolu sur les mesures visant à les maintenir en vie quand elles seront(-aient) devenues démentes ». Position de tendance  paternaliste-conservatrice, avec laquelle je suis (J.M.) en désaccord respectueux - quant au principe.

Pourra ressurgir chez nous la question de DA disposant, en cas de démence avancée, qu’on (les soignants) mette un terme à sa vie (suicide assisté qui ne serait pas strictement un suicide). On sait que les dispositions du Code civil sur les DA excluent cette possibilité. Toutefois, pas exclu que, selon l’évolution des attitudes et des faits (croissance de la place de la démence dans la vie collective), on voie des débats renouvelés sur le sujet.