12/02/2022

Funeste myopie de gens qui devraient voir clair

Les 7 et 8 février, deux professeurs de notre Faculté de médecine, Valérie D'Acremont et Blaise Genton, ont passé en jugement à Montbenon. A côté des mandats majeurs qu'ils assument à Unisanté (les Romands les ont beaucoup vus et lus dans les médias depuis deux ans), ils déploient une énergie remarquable pour nous sensibiliser aux dangers du dérèglement climatique - dont, tonnerre de Brest, on veut croire qu'aujourd'hui tout le monde a saisi la gravité

A cet égard, des politiques posent béatement des questions sur la compatibilité de cette militance avec leurs tâches d'enseignants et chercheurs. Mesquinerie… un vrai talent pour voir les choses par le mauvais bout de la lorgnette. En réalité, quelle chance que ces scientifiques consacrent aussi leur énergie à tenter de nous freiner sur une pente désastreuse pour l'environnement et la biodiversité.

Mais certains ne veulent simplement pas voir (ce que je ne regarde pas ne peut pas me faire de mal...?). Même situation pour des membres de l'Ordre judiciaire, pratiquant assidûment ce qu'il faut bien appeler juridisme étroit. Myopes, fixés sur la lettre de la loi sans considération des enjeux objectifs. Trop simple de dire qu’ils ne peuvent pas tenir compte de la réalité (l’état de nécessité dans lequel nous nous trouvons) et restent impuissants, mains liées tant que les politiques n’ont changé pas la loi.

Le 11, avec d'autres, D'Acremont et Genton ont été condamnés: le problème climatique n'a rien à voir avec un état de nécessité, et il n'est ni permanent ni durable... On aimerait rêver. Quand ces juges verront-ils que leurs sanctions contribuent à leur manière à aggraver les menaces à notre survie à tous ?

 

28/01/2022

Mais où est passé le monde d’après ? Besoin d'un nouveau récit

Virginie Oberholzer est une auteure lausannoise. A 48 ans, suite à une incapacité de travail prolongée, elle est « tombée à l’AI, comme un fruit trop mûr tombe de sa hauteur ». Sous le titre ci-dessus dans 24 heures du 18 décembre, elle écrit « Pour qui vivait depuis longtemps à l'ombre de la folie, l'arrivée de la pandémie a été formidable. On se sentait moins différent. Les angoisses existentielles se déconfinaient (...) La tyrannie du bonheur relâchait son étreinte. »  On débattait du monde d'après, un après « plus humain, plus climatique, plus inclusif. » C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, poursuit-elle, « On est sonné. On a cessé d'applaudir nos soignants et d'interroger notre condition de vivants. On a reconfiné le monde d'après. »

Je lisais cela au moment de terminer ouvrage passionnant, « L'écologie et la narration du pire », de Alice Canabate, socio-anthropologue et historienne de l'université Paris-Descartes. Elle pose un regard aiguisé sur la crise, l'anthropocène, la collapsologie. Une exposition-explicitation dense d'où nous en sommes. A propos de la période récente : « La crise sanitaire covid a vu la bataille des 'mondes d'après'. Cette profusion est un gage de vitalité démocratique et d'engagement de la société civile mais contient également un risque fort d'éparpillement. Tribunes, appels et manifestes se sont multipliés qui ont tenté de constituer une voix commune. »

Effondrements. émotions « Assurément, il y a effondrement: un effondrement lent et tragique de la capacité critique, de l'honnêteté et de la modestie, de nos capacités de réexamen. Hier politique et métaphysique entretenaient un amour passionnel, aujourd’hui ce lien s’est mué en un attachement infertile. Nous avons congédié cette saine alliance. » Canabate discute les émotions de la crise écologique (solastalgie, éco-anxiété - p 87-93).

Dislocation ? Elle cite André Gorz "Il est des époques où, parce que l'ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales inscrites dans les mutations en cours" (c’est écrit en 1983...).

Idéologies désuètes, besoin d'un nouveau récit. Le journaliste Yves Petignat récemment : « La vérité, c’est que les grandes idéologies qui ont structuré le XXe siècle ne nous sont d’aucune utilité pour imaginer demain. Pour relever à la fois les défis du climat, de l’épuisement des ressources naturelles (…) Nous avons besoin d’une nouvelle narration. Imaginer un monde de coexistences, de transactions, de perméabilité ? »

Revenant à Virginie O., elle met en exergue une phrase de Paul Valéry « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ?». Ce qui n'existe pas encore dans nos consciences et nos intelligences ?

 

21/01/2022

"Enfants sans tabac" (suite) - Voter OUI

Les opposants à l’initiative, qui comme d’habitude disposent de grands moyens financiers, nous caricaturent comme si nous souhaitions l'interdiction de tant de bonnes choses… On a le ridicule de prétendre que, après la publicité pour le tabac, on voudra limiter la consommation du cervelas (en Suisse alémanique et, en Suisse romande, du saucisson...). Arguments bêtes et méchants ! Il faut réaliser que, avec de telles déclarations extrémistes et dans un autre domaine, on n'est pas loin des positions libertariennes qui compliquent la maîtrise de la pandémie covid.

Qu’on permette une remarque à propos de liberté de faire tout et n'importe quoi : pourquoi s’arrêter au feu rouge, n'y a-t-il pas là une atteinte grave à ma libre détermination ? Or, de telles règles sont nécessaires parce qu'il s'agit de respecter les autres et leur intégrité physique. Or, le tabagisme cause dix mille morts par an dans ce pays, personne ne conteste que c’est un grave problème de santé publique.

Surtout, plus la pratique a été commencée tôt, plus il est difficile de s'en défaire, et plus les dégâts physiques et psychosociaux (association avec l'abus d'alcool, violences) sont graves. Si on veut protéger l’intégrité des enfants, il faut donc les protéger du tabac. Les associations médicales qui s'engagent pour l’initiative « Enfants sans tabac » sont une liste impressionnante, avec au premier rang celles des pédiatres, médecins de famille, spécialistes des poumons, et la FMH. Elles ne sont en aucune manière des doctrinaires qui aimeraient nous priver de nos plaisirs, mais elles entendent mettre les intérêts de la santé avant les profits des "marchands de maladies"..