21/12/2021

L'histoire d'un enfant déluré : si vous voulez toucher du doigt l'apartheid... impressionnant

Trevor Noah est né en 1984 d’une mère Xhosa, Patricia, et d’un père suisse-allemand (rappel: l’apartheid, introduit en 1948, a duré jusqu’en 1991). Il raconte sa vie d’enfant dans des quartiers de Johannesbourg, dont Soweto, jusque vers ses vingt ans. Il fait par la suite une carrière de comédien, avec un succès croissant en Afrique du Sud puis aux États-Unis.

L’apartheid et ses effets. « Le génie de l'apartheid a été de convaincre les gens qui étaient la très grande majorité de la population de se battre les uns contre les autres. C’était l' "apart-hate". Vous partagez la population en groupes, faites en sorte qu'ils se haïssent et vous pouvez tous les gérer. »

« Le 20 février 1984, ma mère entra à l'hôpital pour une césarienne programmée. En froid avec sa famille, enceinte d'un homme qui ne pouvait être vu en sa compagnie, elle était seule. Les médecins lui ouvrirent le ventre et en tirèrent un nouveau-né moitié-blanc moitié-noir qui naissait en violation d'un grand nombre de lois et régulations. En naissant, j'étais un 'crime'. »

« Le fait que j'aie grandi dans un monde gouverné par des femmes n'était pas un accident. L'apartheid me maintenait loin de mon père parce qu'il était blanc mais pour presque tous les enfants dans le quartier de ma grand-mère, il avait aussi éloigné leur père. Leurs pères travaillaient dans une mine au loin quelque part, rentrant seulement durant les fêtes, ou étaient en prison ou en exil combattant pour la cause. C'était les femmes qui maintenaient la communauté. »

La foi chrétienne vive, indéracinable, de sa mère est une dimension majeure de sa jeune existence. Elle l'emmène chaque dimanche dans trois églises. Invoquant les voies du Seigneur dans tout ce qui lui/leur arrive, le bon comme les difficultés et drames : ainsi quand elle est enlevée par un chauffeur menaçant, au point qu'elle saute avec les enfants de la voiture en marche ; ou plus tard quand son mari africain tire sur elle en la blessant sérieusement - mais, dit-elle, c’est la providence qui a bien voulu qu'on veuille la tuer puis qu'elle guérisse. 

Jeunesse, vie dans le quartier. Grâce à l'indomptable énergie de Patricia, Trevor peut suivre des écoles d'un niveau convenable pour un Noir. Mais il est dissipé, au bord de la délinquance, passe des jours en prison (sans raison, expérience fréquente des Noirs). Devient spécialiste de la réalisation artisanale clandestine de CD et gagne quelque argent.

« Dans le quartier, même si vous n'êtes pas un criminel endurci, le crime est dans votre vie. Il y a des degrés (...) Le crime a du succès parce qu'il fait une chose que le gouvernement ne fait pas : le crime s'occupe de vous, prend soin (cares). Le crime est impliqué dans la communauté, ne fait pas de discrimination. »

Un peu plus loin : « Le quartier a un magnifique sens communautaire. Chacun connaît tout le monde, de la tête brûlée au policier. Ce qui fait que quand une maman vous demande de faire quelque chose, vous devez dire oui. C'est comme si chacune d'entre elles est votre maman et vous êtes l'enfant de tous. »

Le plus lourd, pour qui comme moi (J.M.) n'est pas familier de l'apartheid, c'est la description de tous les mécanismes mis en place pour empêcher les non-Blancs de déployer leur potentiel. Bien plus que séparatif, c’est un système pervers dans une multiplicité des sens possibles. Pourtant, Noah raconte cela avec une constante équanimité, y compris la violence omniprésente. « J'ai grandi dans un monde de violence mais je n'ai jamais été violent. Oui, j'ai fait des bêtises mais je n'ai jamais attaqué personne. Ma mère m'a exposé à un autre monde que celui dans lequel elle avait vécu. J'ai vu que les relations ne sont pas entretenues par la violence mais par l'amour. Quand vous aimez les gens, vous créez un nouveau monde pour eux. »

Un livre comme on en lit pas souvent, à recommander pour ses qualités littéraires, historiques, socio-anthropologiques... Humaines.

 Il vient d’être traduit : « Trop noir, trop blanc: Une enfance sud-africaine dans la peau d'un métis ». Marseille : Editions Hors d’atteinte, 2021

 

 

01/12/2021

Climat - Pas d'état de nécessité, vraiment ?

Fin novembre, treize jeunes gens ayant manifesté devant le siège des Retraites Populaires à Lausanne ont été condamnés, malgré la présentation des faits irréfutables sur l'urgence des défis, y compris par l'ancien Conseiller d'État Ph. Biéler parlant d'une "crise de gravité extrême face à laquelle nous avons tous une responsabilité, vous aussi Monsieur le président". On note que, lors de l'action en question, un dialogue a été entamé avec le directeur des Retraites Populaires, mais interrompu par la force publique.

L'argument impératif de la justice jusqu'ici est qu'elle est là pour appliquer les lois, pas pour les modifier. Par contre elle peut ou doit les interpréter. Et on regrette qu'elle ne discerne pas l'occasion de faire preuve de lucidité, en étudiant plus attentivement si jusqu’ici, celles et ceux qui écornent la routine civique et juridique n’agissent pas, véritablement, en état de nécessité (rappelons sur ce point, le 13 janvier 2020, la louable exception du Juge Colelough). Si ce n'était pas si sérieux, on aimerait rire devant des considérants selon quoi les catastrophes à venir dans cinq, dix ou quinze ans ne sont pas une urgence « adéquate ».

Aujourd’hui, la détermination de celles et ceux qui, pour une cause qui le mérite hautement, militent en délaissant même études ou activité professionnelle (parfois en renonçant à procréer) devrait trouver un écho très différent, bien plus vigoureux, chez les politiques et dans l'ordre judiciaire. A l’évidence, il importe que chacun fasse preuve d'un peu de courage, pas seulement les activistes.

04/03/2021

Les bons "vieux Suisses" - Des avatars du fédéralisme

Bien inhabituel dans ce pays d'amour des lois (en général, nos compatriotes peuvent reprendre sans difficulté cette formule de l'Hymne vaudois)... Dans les derniers jours de février, plusieurs gouvernements cantonaux entrent carrément dans l'illégalité en laissant ouvertes les terrasses des restaurants d'altitude.
 
Même pour qui juge que la tolérance est une vertu, cela  interpelle - et c'est un euphémisme (j'ai eu l'occasion abondamment au cours de ma carrière de connaître le côté hyper-sérieux, "gründlich" à tout crin, de nos compatriotes). La stupéfaction suivante, c'est de constater que c'est le fait en particulier des Waldstätten... On n'en croit pas ses oreilles.
 
Bon, après s'être donné des frissons en désobéissant au Gouvernement fédéral, nos "chers et fidèles Confédérés" ont réalisé qu'ils poussaient le bouchon trop loin, dans un éclat populiste indéfendable, et sont rentrés dans le rang. Fin de l'épisode (jusqu'au suivant ?).
 
Une question intéressante  toutefois: imaginer ce qui se serait passé si c'était des cantons romands qui ainsi avaient foulé aux pieds le cadre constitutionnel et légal, qui s'étaient fichus de manière assumée de la figure du Conseil fédéral. La distinguée (et la moins distinguée) presse alémanique s'en serait donné à coeur joie: avalanches de critiques acérées sur de mauvais citoyens, perdus d'honneur (comme on disait dans le passé), appel à la mise sous tutelle de la partie francophone pays, et j'en passe. On aurait vu et entendu quelque chose.