12/07/2017

Là où certains médecins pourraient faire beaucoup mieux...

A propos de: Martin Winckler - Les Brutes en blanc – La maltraitance médicale en France

Paris : Flammarion, 2016, 360 p.

Martin Winkler (1955, de son vrai nom Marc Zaffran), est un médecin français dont, notamment, le roman « La Maladie de Sachs » (1998), décrivant la vie d’un généraliste de province, a beaucoup retenu l’attention - et donné lieu à un film. Il a écrit une quinzaine de romans incluant des éléments autobiographiques, portant sur la pratique de la médecine, et une dizaine d’essais. Winckler, après avoir pratiqué dans divers cadres en France durant 25 ans, s’est établi au Québec, où il collabore à la formation médicale dans plusieurs universités.

Un ouvrage grand public mais pas seulement. Il publie cette fois un livre au titre « méchant » (du point de vue du modéré que je suis), « Les Brutes en blanc », survol large et étoffé de ce qui reste rigide, trop directif voire autoritaire, insuffisamment ouvert au dialogue – ainsi que ce qui est/serait tout à fait inacceptable, dans la formation médicale (rapports entre patrons et jeunes médecins) et dans les soins (entre médecins et soignés). Cinq parties pour une quinzaine de chapitres.

C’est au grand public que l’auteur s’adresse en priorité, avec l’objectif de mieux informer les patient-e-s, actuels ou futurs, sur les piliers, les grandes règles (légales et déontologiques) régissant la pratique de la médecine. Notamment les droits à l’information et au respect de sa dignité et de son intégrité, et la faculté de refuser tel acte ou la poursuite du traitement ; droits que le malade peut faire valoir à n’importe quel moment vis-à-vis du praticien  - et idéalement sans que celui-ci prenne une position vexée du style « Vous n’allez pas m’apprendre mon métier ».

S’agissant d’écueils à éviter et d’erreurs à ne pas commettre, ce livre sera aussi parcouru avec intérêt par chaque médecin, praticien comme enseignant, et par les membres des professions soignantes. Sur ce qui est inadéquat voire inadmissible, on trouvera de vigoureux  rappels. On peut regretter que certaines « envolées » ou exemples de l’auteur soient susceptibles d’amener le lecteur médecin à penser « vraiment, il va trop loin ! » et à renoncer à poursuivre, sans tirer profit de tout ce que le propos a de judicieux et actuel.

La médecine, pour servir l’autre. Il rappelle la formule  « Guérir parfois, soulager souvent, consoler toujours ». Parle de la différence entre soigner et traiter, de l’asymétrie obligée de la relation et de l’« aura » du soignant, dont il faut se garder d’user indûment. Il importe de  « s’acclimater à l’idée, dérangeante si on a été formé en France, que soigner ce n’est pas décider à la place du patient, mais l’accompagner et l’épauler dans ses propres décisions ».

28/06/2017

Un humaniste fait face à un cancer fatal et revisite sa vie

 

Henning Mankell, écrivain suédois connu pour ses romans policiers, est aussi un essayiste engagé, un auteur et directeur de théâtre. A 65 ans, à fin 2013, on diagnostique chez lui un cancer métastatique qui l’emportera en octobre 2015. Alors, il écrit (1), se promenant dans sa propre histoire - et dans l’histoire du monde. Décrivant des expériences de vie fortes, vignettes dans de multiples domaines et parties du monde, des souvenirs et réflexions sur la mémoire. Humain et humaniste, enrichissant.

Mankell est un antinucléaire, un thème par lequel le livre débute : on recherche en Finlande un endroit où enfouir, pour cent mille ans au moins, des déchets nucléaires. Que dire de ces milliers d’années par rapport à une vie humaine. « Notre seule certitude aujourd’hui, c’est que nous ne pouvons en avoir aucune. Pourtant il est de notre responsabilité d’avertir nos descendants. « Nous savons que les civilisations ne font pas le ménage derrière elles. Mais aucune n’a jamais laissé des déchets mortellement dangereux durant des millénaires. » Tellement facile de prendre des risques avec la vie des autres.

Relation de soin. « La femme médecin qui m‘a fait l’annonce [d’un cancer sérieux et probablement incurable] a fait preuve d’ ‘art médical’. Elle était bien préparée, s’exprimait clairement, a pris le temps de répondre à mes questions. Elle avait son temps pour moi, moi et personne d’autre. Tout s’était réduit à un point où il n’y avait existait plus d’avant ni d’après, rien que ce ‘maintenant’ indéfini. »

« Je suis dans un labyrinthe qui n’a ni entrée ni sortie. Etre atteint d’une maladie grave, c’est être perdu à l’intérieur de son propre corps ». Les amis. « Des gens dont je pressentais qu’ils s’enfuiraient se sont révélés assez forts pour maintenir un contact fréquent tandis que d’autres, dont j’attendais davantage, ont disparu. Se sont fondus dans l’ombre du cancer. On n’a pas besoin de beaucoup d’amis. Mais ceux qu’on a, on doit pouvoir compter dessus. » 

Les livres comme soutien. « Quand j’ai réussi à me hisser hors du sable mouvant et à résister, mon principal outil a été les livres. Prendre un livre et m’y perdre a toujours été ma façon d’obtenir  consolation ou, du moins, un peu de répit. »

Le monde tel qu’il est, eux et nous. « Les hommes ont de tout temps commis des actions mauvaises. Je refuse cependant d’employer le mot ‘mal’. Je ne crois pas à l’existence du mal.»  Il a vécu en Afrique, notamment au Mozambique, où il dirigeait une troupe de théâtre, au cours de deux décennies. Sur le fossé entre ici et là-bas : «Ceux qui vivent dans les marges extrêmes n’ont aucun choix.  Se coucher dans la rue pour mourir n’est pas un choix. Nous avons tous les moyens nécessaires pour éradiquer la misère absolue et hisser l’ensemble des êtres humains [à un niveau de vie acceptable]. Nous choisissons de ne pas le faire. C’est un choix que je ne peux considérer autrement que criminel. Mais il n’existe pas de tribunal habilité à poursuivre … »

 

1.Henning Mankell.  Sable mouvant – Fragments de ma vie. Paris : Seuil 2015 (publication suédoise en 2014).