13/09/2017

Chercher à faire revivre des espèces disparues ?

Les potentialités qu’apportent les avancées de la science alimentent nombre d’idées nouvelles voire de fantasmes Dans cet éventail, un supplément du Hastings Center Report américain (1) est consacré à une problématique concernant la nature – ou la Création : tenter de faire revivre des espèces éteintes ?

La biodiversité diminue rapidement - on parle de la disparition de 150 espèces par jour (parmi lesquelles, selon eux, certaines disparaissent avant même d’avoir été identifiées, cataloguées !). Même si au cours de l’évolution il y a toujours eu émergence d’espèces nouvelles et extinction d’autres, il est pour le moins souhaitable que cet appauvrissement soit freiné. L'idée est attrayante en soi de « ressusciter » des espèces disparues . Parmi les animaux d’une certaine taille, on citera l’aurochs, le grand pingouin, le vison marin, le dodo de l’Île Maurice, le tigre de Tasmanie.

Question : quelle devrait être la position des « conservationnistes » (militants de la protection des espèces) dans ce débat ? Donner leur aval éthique aux efforts de « dé-extinction » ou, dans l’optique de ne pas interférer indûment avec la nature telle qu’elle est aujourd’hui, s’y opposer ? L’Union internationale pour la conservation de la nature (basée à Gland) a émis en 2016 un document de principes formulant des règles à suivre, selon les cas, pour en décider.

Intéressant de se demander sur quelles raisons on se baserait pour choisir les cas qui « méritent » d’être ramenés de l’extinction. On pourra ne pas vouloir ressusciter des espèces considérées comme nuisibles, mais qui décidera du caractère nuisible, sur quels critères ? Modifier certaines espèces pour les rendre utiles (à qui ?) ; les réorienter dans leur écosystème ou dans un écosystème différent ? Qui sait si alors elles pourront y (re)trouver leur place ? Pour prendre des exemples qui jouiraient d’une certaine sympathie chez de vieux enfants comme moi, nostalgiques de romans situés dans la préhistoire, on pense au mammouth (2).

Débats éthiques ardus en perspective. Réfléchir à la question souvent posée actuellement : s’agissant de la vie, l’Homme est-il une créature ou un créateur, ou les deux ? Discuter de la dignité accordée aux espèces vivantes non humaines, éteintes ou existantes ; de ce qui serait manipulation motivée par hubris « scientifique » ou désir légitime de maintenir voire recréer de la biodiversité.

Et je n’aborde même pas les financements nécessaires. Combien d’argent consacrer à « ressusciter » des espèces animales, végétales voire humaines… (tribus disparues du Nouveau Monde ??), plutôt que chercher les voies et moyens de soulager les problèmes de violence et de guerre, de faim et d’aliénation de ceux qui vivent ici et maintenant…

 

1.Hastings Center Report, July-August 2017, vol. 47, Supplement S2.

2.voir l’ouvrage de Beth Shapiro « How to clone a mammoth – The science of de-extinction», Princeton University Press, 2015.

 

 

08/09/2016

Marche et escalade, vocations d'un atypique étonnant

 

A propos de: Sylvain Tesson, "Petit traité sur l’immensité du monde"

Editions des Equateurs, 2005 - réédition 2016.

Sylvain Tesson est cet écrivain français qui depuis une quinzaine d’années fait partager au lecteur ses périples, avec un tropisme particulier pour la Russie et l’Asie. Réflexions sur l’espace, le temps, le besoin de partir : « Une force extérieure m’emporte avec la régularité d’un battant d’horloge. Je me laisse faire, j’ai détecté dans le voyage aventureux un moyen d’endiguer la course des heures sur la peau de ma vie ». Les nomades de son genre, dit-il, « se tissent un destin, pas à pas. Impossible de les assimiler à une confrérie : ils n’appartiennent qu’au chemin qu’ils foulent ».

L’auteur a étudié la géographie, « à cause de sa vertu voyageuse. La géographie a été inventée parce que des hommes à l’esprit curieux voulaient comprendre comment s’ordonnançaient les choses à la surface de la terre. [C’est] la plus belle des disciplines.

Il se veut un wanderer:  « Les vagabonds romantiques allemands cultivaient une certaine manière de voyager. Il leur suffisait de se sentir en mouvement, environnés de la beauté des campagnes, avec l’âme ouverte à tous les vents ». Dans l’effort de longue durée : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie (…) Scandez un verset jusqu’à l’obsession : vous oublierez vos ampoules ». Efficacité de la mantra que l’on répète assidûment.

Depuis sa prime jeunesse, avec des amis, il a pratiqué l’escalade clandestine - de nuit - d’édifices publics, cathédrales entre autres. Récit des mondes découverts : complexité des flèches de pierre et des charpentes, rencontres des témoignages laissés par les constructeurs ou d’autres (...) Nous cherchions leurs traces à la croisée des transepts. A la croisée des siècles ». La liste des ascensions entreprises impressionne !*.

 Dans un autre chapitre, Tesson dit qu’il redeviendra humaniste lorsque cessera la suprématie du mâle. « Je souffre à chaque instant de me heurter, où que je porte mes pas (aux rares exceptions des pays scandinaves, de vallées himalayennes et de jungles primaires) à la toute-puissance de la testostérone. Il me semble que l’humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome. J’ai  souvent vu des femmes affairées aux moissons pendant que les hommes s’adonnaient  à l’occupation de suivre l’ombre d’un arbre à mesure que le soleil se déplace… J’ai partagé des dîners à la table du maître de maison pendant que la mère de famille se nourrissait par terre ».

 Il annonce l’expérience qu’il vivra durant six mois en 2010 sur les bords du lac Baïkal : « J’ai envie de finir dans une cabane de rondins de bois. Je ne quitterai pas cette vie avant d‘avoir vécu une expérience qui  concentre les fruits de la vie vagabonde : la liberté, la solitude, la lenteur, l’émerveillement ». Tout en exprimant une inquiétude écologique : « Je m’interroge sur le prix que nous devrons payer à la planète en la quittant. C’est que j’ai horreur de me sentir débiteur. Puisque nous ne faisons qu’emprunter [ la terre] depuis le premier jour de notre existence, il serait juste de s’acquitter (…) Le vagabond est plus redevable encore que les autres car non content de cueillir les fruits du monde il a passé sa vie à se gorger de ses beautés ». Sur ce dernier point, je ne peux guère être d’accord, les (hyper-)consommateurs sédentaires font plus de dégâts que les nomades.

 

*Audace, témérité … en août 2014 près de Chamonix, grimpant la façade de la maison d’un ami, il a fait une chute grave dont il réchappe de justesse et garde des séquelles.

 

10/09/2014

Eloge de la marche

 

 

Sylvain Tesson est un journaliste et écrivain français (né en 1972) avec une vocation d’aventurier, de parcoureur de grands espaces ou d’ « homme des bois » (qui par ailleurs a fait récemment une grave chute à Chamonix, dont il semble heureusement se remettre). Grand voyageur donc, surtout dans diverses parties de la Russie, notamment Sibérie, ainsi que dans l’Himalaya et plusieurs pays  de l’Asie montagneuse - des zones lointaines, éprouvantes. A développé de fortes affinités avec les Russes et leur culture. De février à juillet 2010, il a vécu seul dans une cabane au bord du lac Baïkal. Son livre « Dans les forêts de Sibérie » raconte cette aventure hors du commun. Amoureux moi-même de la nature, surtout dans ses dimensions sauvages et en particulier de « finistères», je lis Tesson avec grand intérêt. A son envie de découvertes d’endroits loin des circuits touristiques et de rencontre avec leurs habitants, il mêle une grande culture et des connaissances géographiques et géopolitiques approfondies. Dans son «  Géographie de l’instant » sont rassemblées des chroniques parues dans le magazine Grands Reportages. Récits et descriptions couplés à des réflexions fortes sur la société d’aujourd’hui, avec une dimension philosophique, une pensée originale et une fibre non-consumériste et écologique marquée. Distrayant aussi, au meilleur sens du terme.

 

Ancien coureur à pied sur de longues distances, trouvant beaucoup de joie à la marche, j’ai été touché par les pages que l’auteur consacre à « Je marche parce que… ». Extraits :

 

 

 

« Je marche parce que c’est la moindre des choses quant on est un humain. Notre destin d’humains est lié à notre bipédie. La sagesse nous est venue de la marche ».

 

« Je marche parce qu’un jour nous devrons nous y remettre ! Nous oublions que la fête [consumériste] ne va pas durer. Nous ne pourrons pas continuer à danser la gigue sur la carapace de la Terre épuisée ».

 

« La marche me semble-être la plus agréable manière de refuser les diktats d’un monde technique. Marcher c’est célébrer la lenteur dans un monde qui s’agite, s‘adonner à un plaisir modeste dans un système où tout se paie ; accueillir le local dans une humanité droguée par l’illusion de la globalité ».

 

« Cela me donne des idées. Ne fait-on pas les cent pas quand on cherche un mot ? Marcher favorise la mécanique de la pensée ».

 

« La marche à pied est un alambic qui distille les scories du corps Dans des traversées au long cours, je ne suis jamais sujet aux maladies » (il y a – note de J.M. – sans doute des exceptions à cela, mais j’ai souvent dit au retour d’un trek astreignant que je n‘étais jamais en meilleure forme qu’en voyage).

 

" La marche et l’écriture sont des activités qui permettent, sinon d’arrêter le temps, du moins d’en épaissir le cours ».

 

« Je marche parce que la marche me réconcilie avec la nature. La différence entre le marcheur et l’automobiliste ? Le premier habite la géographie, le second la traverse. Marcher est l’unique manière de voir, à savoir de se donner la possibilité de changer d’échelle, de contempler avec une pareille attention des choses très différentes. Il n’est pas rare de rencontrer un randonneur plein de pitié pour la fourmi ou le crocus en danger au milieu de la piste ». Modestes disciples de St-François, de St-Séraphin de Sarov, du Bouddha, du Mongol Dersou Ouzala, dit-il.

 

« Je marche parce que les gens me parlent plus gentiment. Le marcheur ne fait pas peur : il est vulnérable, lent et fatigué ; il offre l’occasion d’une conversation et il repart ».

 

« Je marche parce que marcher m’aide à construire ma vie, à y  remettre régulièrement de l’ordre».

 

« Je marche parce que c‘est romantique. J’aime méditer sur la figure du wanderer, cet archétype illustré par Goethe, Hesse, Schubert. Ringarde, la figure du wanderer ? Non, éternelle ».

 

« Je marche parce que cela ne laisse pas de traces. Je marche parce que je ne peux pas faire autrement ».

 

Pour finir et dans la foulée : Tesson veut qu’internet reste une option seulement et pas une obligation. Il veut lutter contre le discours marchand qui promet un monde meilleur grâce aux technologies. « Nous sommes encore quelques Mohicans à préférer le sens de l’orientation au  GPS, le sentiment de la nature à Google Earth, la mémoire aux banques de données, la pensée à l’arborescence ». ariki murakamai (3.

 

 

 

Manifeste de quelques derniers Mohicans, c’est bien possible. A moins que quelque imprévisible ne survienne. Pour ma part, ce qui précède me convient bien. Celles et ceux qui ont le besoin de marcher ou simplement le font avec plaisir trouveront en Sylvain Tesson un « confrère » substantiel.

 

 

 

08:18 Publié dans Nature | Lien permanent | Commentaires (0)