19/11/2017

Deux humanistes parlent de leur mort à venir

 

 

A propos de

Bernard Crettaz et Jean-Pierre Fragnière

Oser la mort

Editions Socialinfo, Lausanne, 2017, 164 pages.  CHF 26.-

Les auteurs sont bien connus. Crettaz, ancien conservateur au Musée d’ethnographie de Genève, a créé le concept de « Cafés mortels » où on échange informellement sur la mort, dont il animé une centaine de réunions. Fragnière, qui a enseigné la sociologie à l’EESP de Lausanne et à l’Université de Genève, a eu une intense activité d’éditeur depuis plus de trente ans.

A la retraite mais très actifs, ils écrivent sur la mort. Crettaz enrichi par l'expérience des Cafés mortels. Fragnière lui notamment sur la base de son expérience souvent lourde au contact de la médecine et des hôpitaux. Tout académiques qu’ils sont, ils sont ainsi des explorateurs de la mort sur des plans très pratiques.

La société ancienne et la nouvelle. « Nous avons été élevés entre le catéchisme, le régent voire le gendarme. Tout cela sous l’œil vigilant de la voisine occupée à assumer le contrôle social, l’efficace ancêtre de nos caméras modernes. On apprenait très tôt qui était habilité à définir les règles et à trancher les conflits. La rapide fragilisation de ce système a ouvert des espaces au marché de la gestion des comportements (…) On observe une véritable marchandisation de la mort. Parmi d’autres les croque-morts en sont les représentants. Ils ont pris la place des clergés. »

Deux types de cheminements. Crettaz se décrit comme vivant le vieillissement « par glissade », descente de la pente par le poids des ans : « Je me trouve très seul à l’heure où les faits me signifient que je suis vieux, lorsque des tremblements grippent les gestes quotidiens, quand la sauce tache ma chemise. » Fragnière lui, parlant de lui et d’autres comme de survivants (à la faveur des progrès médicaux) décrit une « vie et mort en escalier », avec la répétition de soucis graves et de retours à meilleure santé - un « cache-cache avec la mort ».

Vers la fin… « Sur les rivages de la fin, nous ressentons une forte invitation à desserrer les liens, à faire le vide, à laisser place aux interrogations. Nous devinons qu’il sera impossible d’échapper à l’hésitation et aux incertitudes. » Evocation de l’option de décider de s’en aller quand la vie devient trop lourde (éventualité du suicide assisté) aux pages 107-108.

Conclusion : « Au terme de l’aventure de ce livre, nous savons ce que nous devons aux vivants, nous reconnaissons également tout ce que nous devons aux morts. A tous ceux qui ont arrosé la société dans laquelle nous avons trouvé notre chemin, qui vivent en nous parce qu’ils nous ont transmis leur patrimoine et guidé beaucoup de nos choix. Et aussi parce qu’ils nous ont  laissé vivre. »

Pour chacun, ce livre apporte du grain à moudre, il fait se demander si on ne devrait pas consacrer plus d’attention à la mort qui va venir. Ceci sur un mode dialoguant, proche de la vie pratique - et de la mort pratique, dans des pages relevant ce qu’il fau(drai)t préparer en vue de sa propre mort ou décrivant, parfois des démarches funéraires. Pour finir, cette parole de Sénèque : « Personne ne se soucie de bien vivre mais de vivre longtemps, alors que tous peuvent se donner le bonheur de bien vivre, aucun de vivre longtemps. »

 

 

 

 

11/07/2017

Personnes agées dépendantes : jeûner dans le but de mourir ?...

L e 6 juillet, l’émission "Schweiz aktuell" de la première chaîne de télévision alémanique (SRF 1) a présenté un court reportage sur la réalité occasionnelle du "jeûne pour mourir" (Sterbefasten) chez des personnes âgées, notamment en EMS, qui, pour des raisons diverses, souhaitent s'en aller.

Interview de soignantes et de proches qui ont vécu de telles situations, qu'elles ont comprises.

La Haute Ecole de St-Gall  mène une étude pour obtenir des données plus précises, si possible quantitatives, au niveau suisse.

Encore  une éventualité, dans le domaine de la santé et de l'accompagnement des seniors, qui demande une réflexion éthique.

04/07/2017

Les défis de la santé des seniors - Demain, l'homme et/vs le robot ?

Pour son Assemblée des délégués de juin dernier, Curaviva, association des homes et EMS suisses, a invité le publiciste alémanique Ludwig Hasler à délivrer un « keynote speech », qu’il a intitulé « CURA c’est bien, VIVA c’est mieux ». Nous vivons une époque formidable avec tout le potentiel de la digitalisation. Mais quelles seront demain les places respectives des hommes et des machines, quand  nous aurons l’aide de robots « qui ne feront pas d’erreurs, ne seront jamais fatigués, jamais ivres, jamais amoureux » - et où il n’y aura plus d’accidents de la circulation parce que plus de chauffeurs humains…

Quel est le sens de l’âge dans une société devenue sans repères au plan métaphysique ? Je suis issu, a dit Hasler, d’une famille de six enfants ; après avoir accompagné notre maman et l’avoir vue s’affaiblir pour s’éteindre démente à 93 ans, notre appétit de vivre le plus longtemps possible a diminué. L’assistance au suicide est plus en plus acceptée. Dans un autre registre, nous devenons les comptables de notre état de santé.

Comme d’autres, l’orateur insiste : il s’agit de faire des patients, en particulier chroniques, des acteurs de leur propre santé. Métaphore théâtrale : « Tout le monde monte en scène, personne ne reste dans les coulisses». Le but (une évidence !) est de rendre ce qui reste à vivre digne d’être vécu ; pour cela  vouloir que, à chaque moment, les personnes âgées soient des sujets - aussi autonomes que possible malgré leurs limites fonctionnelles. Les soignants ont pour vocation d’être des animateurs, des revitalisateurs.  Et il faut que le monde entre dans les institutions, l’air doit circuler. Interactions avec l’extérieur, avec des enfants, des animaux…

Un aspect très pratique est celui des risques que, avec le patient, on accepte de prendre dans la vie quotidienne. Une existence ultra-sécurisée inhibe, enferme, rend toujours plus dépendant. Les personnes ont le droit de prendre des risques, y compris de chute. Se rappeler aussi les études qui montrent que le sourire et les échanges cordiaux ont un rôle promoteur de santé  (salutogénétique) – humour aussi, être capable d’auto-dérision.

Question : Cela est fort bien dit par un orateur charismatique, mais est-ce réaliste ? Les services de santé et nos institutions (EMS, hôpitaux) ont-ils les ressources humaines et matérielles – et la volonté  - de mettre en musique tous ces bons conseils ? Les contraintes seront toujours présentes. Pas sûr que les financeurs et politiques (eux qui pourtant ont des vies très pleines) soient très sensibles à la nécessité de mettre de la joie de vivre – quitte à prendre certains risques – dans la vie des seniors dépendants. Pas sûr que tous les soignants (au sens large) soient convaincus qu’il est bon de maximiser la possibilité pour les résidents de donner leur avis et de co-décider. Et cela demande du temps, un temps précieux !

Revenant aux robots : que restera-t-il à faire de substantiel quand tant de tâches seront accomplies par des machines ? Il restera à vivre, pleinement !

 PS: L. Hasler a  fait référence à « Intouchables » (2011), qui a été le film français le plus vu hors de France, où un aidant africain sans formation autre que sa « compétence vitale » fait équipe avec un riche tétraplégique et donne - à tous les deux - de multiples  « occasions de vivre » !