18/06/2020

Hubert Reeves - de physicien nucléaire à écologiste, sans se renier…

 

A propos de :

« Je chemine avec… Hubert Reeves » (Entretiens avec Sophie LHuillier). Seuil : 2019, 115 pages.

Je n’ai pas une histoire de fan inconditionnel de Hubert Reeves, l’astrophysicien québécois qui a vécu et travaillé en France depuis l’âge de 33 ans. Mais j’ai beaucoup apprécié son petit livre récent. Trois parties, sur l’enfance stricte mais entourée de nature au Québec, puis la description d’un parcours académique brillant et atypique, et « Ce que j’ai récolté en chemin».

Très proche de sa mère et d’une grand-mère, il a étudié les sciences parce que c’était un domaine où son père autoritaire ne connaissait rien. Fait un doctorat à l'Université Cornell, a des contacts avec la NASA. Ses recherches scientifiques concernent la nucléosynthèse, la recherche de l’origine des éléments chimiques. ll s’établit en France en 1965 et fait alors sa carrière dans le cadre du CNRS et du CEA (Commissariat à l’énergie atomique). D’où, dit-il, il n’a pas été éjecté ni même censuré quand il s’est mis à tenir des propos anti-nucléaires.

Les castes en France. Académique, il formule des critiques sur le système français. Il n’a pas vraiment participé à mai 68 ; cependant : « Une cause me semblait juste, c’était la rébellion contre cette presque dictature des enseignants sur les élèves."

« La grande différence, ce sont les castes. Il y a beaucoup moins de cela en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis, nous mangions en toute simplicité avec des sommités (…) Cette réalité des castes n’est pas étrangère au mauvais classement des universités françaises. » Plus loin : « J’avais l’espoir à mon échelle de faire changer les choses en France, c’était une illusion. Sur ce sujet j’ai perdu mon temps. »

« Enseigner, c’est enseigner quelque chose à quelqu’un. Ce n’est pas la peine de changer les programmes continuellement tant qu’on n’a pas admis l’importance du contact avec son auditoire.

L’orientation vers l’écologie. Tournant de sa vie, ces trente dernières années. Dans les années 1960, un de ses collègues enseignants à New York était James Hansen, physicien qui se préoccupait déjà vivement de gaz carbonique et d’effet de serre. Reeves note que, alors, avec d’autres, « Nous n’étions ni convaincus ni tracassés ». Ensuite, de plus en plus il milite pour le milieu de vie et, en compagnie notamment de Théodore Monod, il a un engagement social.

Les relations avec ses enfants. « J’avoue que je ne suis pas très à l’aise avec cette question, parce que je n’ai pas été assez disponible pour eux. (…) Il y a eu une période de crise où le dialogue a été difficile. Mes enfants eux, aujourd’hui, s’occupent beaucoup de leurs enfants. Mais je n’ai jamais fait cela et me le reproche.». Situation loin d’être exceptionnelle.

Que dire à un (futur) scientifique de 18 ans ? « Méfie-toi, ne cherche pas à tout prix à être le meilleur, c’est destructeur. La chose contre laquelle je me suis toujours battu, c’est ma propre compétitivité. Être compétitif, c’est une qualité mais ça peut aussi te ruiner la vie. »

Quelle question poser pour trouver du sens dans le choix de son métier ? Réponse : « Comment habiter poétiquement le monde ?». Reeves fait partie des scientifiques qui considèrent qu’intelligence et émotion sont complémentaires. « La planète sera-t-elle habitable dans 50 ans ? Je me demande quelle vie auront mes petits-enfants. Il y a cent ans, tu connaissais concrètement le travail de tes parents et tu le poursuivais. Maintenant il n’y a plus de modèle. L’avenir est un grand blanc, les jeunes n’arrivent pas à y projeter des images. » Toutefois, avec Edgar Morin, se souvenir que « la réalité a plus d’imagination que nous. »

 

 

 

 

 

 

 

 

11/04/2020

« Vous vouliez la décroissance, eh bien vous l’avez… »

Celles et ceux que préoccupe l’avenir vivement interpellés… En plus des graves soucis sanitaires, les bouleversements dans l’économie liés aux mesures prises pour contrer la pandémie Covid-19 sont énormes.

« Vous vouliez la décroissance, et bien vous l’avez », a dit récemment sur un mode martialement critique une personnalité politique, un matin sur la Première. Peu avant, dans une solide émission spéciale de RTS Un, un analyste financier tenait un même discours : il faudra absolument croître à nouveau, et vite. Il voulait bien concéder que cette croissance pourrait être plus qualitative mais, pour l’essentiel, hors de produire à l’ancienne pas de salut.

Cela démontre-t-il que la volonté de faire différemment (« changer le système, pas le climat »), manifestée en 2019 par les multiples manifestations pour le climat, ne serait que des rêves de beau temps d’une jeunesse désorientée ? Pour ceux qui veulent que nous ne croyions, sans discuter, qu’à l’« économie réelle », les troubles liés au tsunami viral n’auraient ainsi pas que des inconvénients, en montrant l’inanité de l’alternative ?

Faut-il admettre que le modèle qui est en train de détruire l’écosystème est le seul qui vaille ? Que la seule issue est de s’adapter « gentiment » à la diminution de la biodiversité notamment, moins rapide que le coronavirus mais dont la vitesse de survenue est inouïe dans l’histoire. « L’exceptionnalisme humain est autodestructeur », souligne l’écrivain américain Richard Powers. L’exceptionnalisme, cette fâcheuse façon de penser qu’il n’y a que nous qui comptions.

Pourtant, « après le confinement, il faudra entrer en résistance climatique », affirme dans Le Monde du 20 mars un collectif de personnalités, soulignant la nécessité de la décroissance énergétique pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

Même les conservateurs en matière économique réalisent que le virus doit impérativement nous faire réfléchir. Tirons-en la leçon, développons une nouvelle culture, dans plusieurs sens du terme. Les restrictions massives que nous devons accepter nous montreront-elles qu’on peut vivre différemment ? Y compris en produisant et consommant moins - de ces choses qui relèvent du superficiel, du superflu ou de l’égocentrique ? Ce qui pourrait libérer un peu de notre temps précieux, si « embouteillé » dans la vie d’avant, pour le dédier à nous enrichir sur des modes non-matériels. Y penser en ce temps de Pâques ?

Je vois d’ici les sourires et les quolibets : « Rêvez… mais hors d’un cadre dictatorial et communisant il n’y a pas de décroissance imaginable ». Le défi, c’est que les réalistes-immobilistes n’étant pas tenus de rien prouver, c’est aux autres de montrer que c’est possible.

 

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25/02/2020

Représenter les générations futures (II)

Suite: Lors des travaux de l’Assemblée constituante vaudoise, je note avoir avec des collègues demandé l’institution d‘un « Conseil de l’avenir ». Après des débats vifs, le nom n’a pas été retenu mais le principe a été accepté et notre loi fondamentale cantonale de 2003 dit à son article 72 : « Dans le but de préparer l’avenir, l’Etat s’appuie sur un organe de prospective » - c’était il y a près de vingt ans… on doit admettre que la mise en œuvre a été tiède. On peut aussi relever l’engagement de la Fondation Zukunftsrat/Conseil de l’avenir, basée à Cudrefin, qui a stimulé et soutenu des initiatives dans ce sens dans différents cantons et communes, notamment auprès des jeunes.

A l’évidence, il faudra des changements importants pour rendre opérationnel un tel programme. Les générations futures ne sont pas aujourd’hui sujets de droit. Le premier acte nécessaire est/sera de fonder la légitimité de ceux qui nous suivront (encore virtuels mais qui existeront !) à influencer les orientations et décisions d’aujourd’hui. Plus avant, il faudra débattre de critères pour leur représentation : démographies régionales – actuelles ou à venir ? Quelle place faire aux diverses traditions culturelles et civiques ? Chercherait-on d’abord surtout à lutter contre les inégalités sociales croissantes, grand fléau de l’époque ? 

Dans la même veine, à relever les décisions prises dans quelques pays de donner la personnalité juridique et donc des droits, non pas aux humains à venir mais à des éléments non-humains : sites physiques comme une montagne, un fleuve (en Nouvelle-Zélande, en Inde pour le Gange, voire des êtres vivants comme une forêt. La Terre-Mère est reconnue dans des lois de Bolivie et qu’Equateur. Dans la foulée a émergé la notion d’écocide.

Cette demande d’une vraie représentation - qui ait des effets ! – de nos descendants est une utopie encore. L’espoir est que quelqu’un quelque part (ou plusieurs, bien sûr) aura les perspicacité et créativité nécessaires à promouvoir un débat de société, un processus, possiblement une structure, susceptibles de défendre les intérêts des générations futures – et leur droit à une vie vivable.