10/03/2010

Maalouf sur la contribution de la science à un monde moins « déréglé »

 

A la fin de son dernier ouvrage (Le dérèglement du monde, Grasset, 2009), j’ai été intéressé par des commentaires sur le progrès scientifique. « Lorsqu’on laisse de côté certaines habitudes débilitantes acquises, on constate que les seuls combats qui méritent d’être menés par notre espèce au cours des prochains siècles seront scientifiques et éthiques ». On apprécie et on pense à Malraux … mais, un peu plus bas : « Ma confiance en la science est à la fois illimitée et restreinte. Aux questions qui sont de son ressort, je la crois capable d’apporter peu à peu toutes les réponses, de nous donner les moyens de réaliser nos rêves. Ce qui est à la fois exaltant et effrayant. Parce qu’il y a de tout dans les rêves des hommes et qu’on ne peut compter sur la science pour faire le tri. Demain comme aujourd’hui comme hier, elle court le risque d’être dévoyée  au profit de la tyrannie, de l’avidité ou de l’archaïsme » Malgré ces (notables !) réserves, le progrès scientifique est pour Maalouf une des raisons d’espérer. Une autre est que, à l’exemple des nations émergentes, « nous savons à présent que le sous-développement n‘est pas une fatalité, que l’éradication des plaies millénaires que sont pauvreté, endémies ou analphabétisme ne peut être considérée comme une rêverie naïve ».  

 

Une troisième raison est pour lui l’expérience de l’Europe contemporaine, où on a su mettre derrière soi les haines accumulées, se préoccuperd  organiser une vie commune, transcender la diversité des cultures « pour que naisse un jour, à partir de nombreuses patries ethniques, une patrie éthique » (309-310). Pour lui, cette patrie éthique ne doit pas être cloisonnée dans le chrétien, blanc et riche. 

 

Sur l’avenir : parlant du risque mortel de ne pas parvenir à nous élever, mentalement et moralement, au niveau nécessaire pour faire face aux défis, il ajoute « Je mentirais si je disais que je fais entièrement confiance à notre instinct collectif de survie. Si un tel instinct existe pour les individus, il demeure hypothétique pour les espèces. Du moins avons-nous le marché en main". Dans ses pages de conclusion : « Ce débat global ne nous quittera plus. Il ne faut pas s’attendre à ce que les tensions s’émoussent par le simple effet du temps qui s’écoule. Surmonter ses préjugés et ses détestations n’est pas inscrit dans la nature humaine" ).

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04/06/2008

Biotechnologie, éthique, répugnance

 

 

 

Reparcourant  avec un vif intérêt  d’anciennes livraisons du Report du Hastings Center newyorkais (institution-phare en matière bioéthique), je tombe sur un article par la philosophe britannique Mary Midgley (1) ; avec pour sous- titre « Pourquoi nous devons accorder de l’attention au facteur yuk » (= facteur dégoût ou répugnance). Extraits (ma traduction) : « Le  sentiment tripal que quelque chose est répugnant – du  genre que beaucoup ont aujourd’hui à propos de diverses formes de biotechnologie – s’avère parfois enraciné dans des objections légitimes qu’on peut avec le temps préciser, peser, et soit soutenir soit écarter. Mais nous ne devons  pas d’emblée disqualifier une réponse émotionnelle au motif que c’est un ‘simple sentiment’».

 

 

« Ce qui préoccupe les objecteurs [les critiques de certains développements] n’est pas le détail de telle proposition particulière. C’est le battage, l’échelle démesurée du projet, le poids des forces économiques qui le poussent et le changement d’attitude radical qui est demandé. A l’échelle de ce que beaucoup proposent, la biotechnologie apparaît incompatible avec nos concepts de la nature et des espèces – concepts qui font partie de la science actuelle comme du raisonnement quotidien. Une idéologie nouvelle remodèle ces concepts pour s’adapter aux nouvelles technologies, considérant les espèces non-réelles et la nature infiniment malléable ».

 

 

Et de citer J.B. Elshtain, qui a notamment publié sur le clonage : « Je pense au cliché standard que notre réflexion éthique n’a pas suivi le rythme des avancées technologiques. Le problème n’est pas que notre éthique devrait d’une manière ou de l’autre suivre la technologie. Le problème est que la technologie est en train de rapidement éviscérer notre éthique. La réflexion éthique nous appartient à tous et les appréhensions des citoyens ordinaires devraient recevoir un attention précise et respectueuse ».

 

 

Midgley à nouveau : « Des champions distingués de la bio-ingéniérie se sont mis  à clamer que toute l’idée de divisions fermes entre les espèces est périmée. Non seulement certaines caractéristiques peuvent-elles être transférées d’une espèce à l’autre mais il n’y aurait aucune raison de ne pas envisager de transférer toutes caractéristiques. Les espèces ne seraient pas des entités sérieuses mais des étapes fluides sur un chemin le long duquel les organismes peuvent toujours être déplacés et transformés l’un en l’autre.  Cette transformabilité est appelée algénie (par analogie avec l’alchimie qui voulait transmuter les éléments) ».

 

 

J’ai ces soucis, tout en souffrant  de ne pas être intellectuellement assez équipé pour répondre aux beaux esprits qui cacheront mal un sourire condescendant. Avec de tels sentiments, dira-t-on, on a diabolisé Galilée et on aurait refusé Mendel, Darwin, Einstein et les autres… Dans tous les cas, avec Mary Midgley, je suis convaincu que « time is of the essence », que la pondération et la non-précipitation (oui, une certaine lenteur) dans la course en avant sont impératives. Et ceci dès maintenant, j’ai toujours trouvé inadmissibles les arguments du type  « Si nos entreprises faustiennes devaient avoir des conséquences délétères, nos enfants sauront bien réparer ».

 

 

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